Par Bénédicte Allaert, de l’équipe Racine de Mycélium.
Cet article fait suite à un atelier qui s’est déroulé le 06 juin 2026, lors de l’Agora de Mycélium, où les deux initiatives suivantes étaient présentes : La Caféteria Collective Kali (CCKali) et le Cercle du Laveu à Liège.
Partie 1 – Histoire et Evolution
Témoignages de François Thoreau pour le CC Kali et de Sébastien Demeffe pour le Cercle du Laveu.
La CC Kali – cafétaria collective
A l’origine de ce projet, il y des copains de Squats fatiguées « d’ouvrir » et « fermer » des lieux d’occupation car cela prend beaucoup d’énergie à chaque fois. Envie d’un lieu plus stable.
A partir de 2017, occupation d’un lieu pas suffisamment en ordre pour une location privée ou commerciale classique . Convention de location avec un « petit » loyer et mutualisation de ce lieu : accessibilité à différents collectifs et associations qui en font USAGE.
Le premier cycle de vie, entre 2017 et 2019 tourne autour d’une ouverture du lieu un soir par semaine uniquement avec le « collectif du vendredi soir » : 1 activité par semaine avec ouverture du bar qui sert à payer les charges et le petit loyer.
En 2019 suites à des divergences de vision entre activistes et militants certains s’en vont, d’autres restent et c’est le début d’un deuxième cycle centré sur « Le Chaudron », la cafétaria et la cuisine à prix libre.
En 2022, après avoir connu une série de difficultés et de tensions en autour de la gestion et l’entretien du lieu ont mené à la création d’un collectif de « tenancièr.es » appelé la « Joyeuse Conciergerie » avec des «polynomes » responsables par association occupant l’espace régulièrement avec, en parallèle, la création d’une Assemble des Usager.es (1 représentant.e par collectif). Cette gouvernance est toujours en place aujourd’hui et n’a pas encore été évaluée.
Évolution : l’offre rachat du lieu a donné lieu à de nombreux débats autour de la propriété. Quelle forme ?Qui ? Comment ? A suivre…plus bas.
Le Cercle du Laveu
Créé au début des années 2000, le cercle commence à organiser des soirées de ciné-club dans une salle paroissiale désaffectée. Quand cette activité devient régulière l’église demande un loyer ce qui donne lieu à la création d’une ASBL. Le collectif étant resté longtemps en mode auto-géré cette transition donne lieu à beaucoup de questions concernant les équilibres entre pouvoir et responsabilité.
Évolution : redéfinition du périmètre d’action du lieu car il y a eu un phénomène d’embourgeoisement du quartier du Laveu depuis sa création et la population changé au fil du temps, avec moins d’intérêt pour ce qui était proposé par le cercle. Du coup, adaptation et mise à disposition du lieu pour d’autres associations qui ont besoin d’un lieu. Certains usager.es viennent donc de plus loin qu’au début.
Gouvernance actuelle:
Un CA élargi : à chaque réunion le CA peut inviter qui iel veut, en fonction des projets en cours, etc.
Décision au consensus. Verrou en place : si pas d’accord/problème le CA peut reprendre la main et décider (idem Mycélium asbl et fondation). Depuis 15 ans le CA n’a jamais dû reprendre la main et passer à un vote. Et une AG, avec tous les usagers invité.es.
A noter, une forme de participation a été abandonnée en cours de route : les Assemblées de programmation car les habitués/les plus engagées se sont démotivé.es suite à la nécessité de ré-expliquer les projets et leurs enjeux à chaque assemblée. Aussi, cette formule favorisait une approche de universelle avec 3 types de forfaits avec des de défraiements entre 500 et 2000 Euros/an. Toutes les personnes engagées le reçoivent en fonction de leur engagement mais peuvent redistribuer cet argent si elles le souhaitent. Ce modèle est toujours d’application et n’a pas encore été évalué.
Éducation permanente et emploi :
Étape importante : obtention de la reconnaissance en EP (éducation permanente) qui a donné lieu à la possibilité du financement d’un emploi à mi-temps. Ce qui a donné lieu à de nombreuses discussions : Qui ? Pour quoi faire ? Processus ?
En résumé ça s’est décidé en conclusion de ces 3 étapes :
- 1ere étape : le collectif a établi une liste de TO DO et constate qu’elle équivaut à 2 temps plein !
- 2e étape : on réduit, on ne garde que les trucs pénibles, et on se retrouve avec une liste qui équivaut toujours à 1 temps-plein.
- 3e étape : on ne garde que les trucs ultra-chiants, on consulte « qui veut de ce job ? » Personne …
Conclusion : on refuse cette possibilité de création d’emploi. Ce qui a posé problème car pas envisagé dans le décret « EP ». Et aussi, une association qui perdure avec uniquement du bénévolat c’est rare et ça a été vu comme une menace par certains autres professionnels du secteur.
Modèle actuel : collectivisation des rentrées d’argent et adoption d’un système de rémunération sur base de 3 forfait de défraiements allant de 500 à 2000 Euros par an. Toutes les personnes actives au service du projet le reçoivent d’office en fonction de leur engagement, mais peuvent redistribuer cet argent si elles le souhaitent. NB : ce modèle n’a pas encore été évalué.
Évolution majeure pour les deux collectifs : Acquisition des lieux et propriété d’usage
En 2023, le propriétaire de la Cafétéria Collective Kali a annoncé vouloir mettre en vente le lieu, les usager.es ont réfléchi et travaillé avec une série de collectifs en Belgique et en France à construire un projet de propriété collective pour pérenniser le lieu et ses usages non-marchands.
Les moments de réflexion et les ateliers collectifs ont abouti à la décision de racheter le lieu.
Pour ce faire, deux structures ont été créées : la Fondation Mur Par Mur et l’Asbl La Demeure : la Fondation Mur Par Mur pour racheter le bâtiment et en céder immédiatement l’usage pour 99 ans à l’Asbl La Demeure, via un bail emphytéotique. Le bâtiment est cédé en propriété d’usage1
En 2024, le Cercle du Laveu, a lui aussi été mis en vente, et ses usager.es ont fait également le choix de le racheter en propriété d’usage via la même Fondation nouvellement créée.
Des rencontres et des échanges avec les réseaux français d’Antidote et du CLIP, la Régie de Propriété foncière, ainsi que le réseau allemand du Miethäusersyndikat, des échanges avec des juristes, notaires et philosophes du droit, des acteur.ices de l’ESS leur ont permis d’avancer collectivement vers cette forme de propriété collective, encore très peu répandue en Belgique.
Conseils reçus via la et « Antidote » qui partage ses réflexions sur la philanthropie.
L’ouvrage « Habiter sans posséder », traces de rencontres éponymes en France sur le sujet en 2018 a beaucoup nourri leur chemin de réflexion.
Dans cet élan, à l’automne 2024, des journées de rencontres et d’ateliers « Perdurer et Transmettre » autour des savoir-faire qui permettent aux communs de perdurer et de se transmettre à travers le temps. Avec près de 120 partcipant.es venu.es de Belgique et de France, de lieux et projets auto-gérés ruraux et urbains, une grande richesse et diversité de pratiques, savoirs et questions ont pu être mis en partage.
Les traces de ces rencontres vont être compilées dans un ouvrage qui circulera en Belgique, dans les réseaux de lieux auto-gérés, dans le réseau Mycélium, etc.
Le livre reprendra sensiblement les grandes thématiques qui ont traversé les rencontres, dont :
➡ La maintenance d’un espace collectif: Réfection sur l’entretien des espaces communs, souvent invisibilisé et dévalorisé, mais essentiel pour la pérennité des lieux partagés.
➡ La transmission de l’esprit du lieu et de ses rituels : Comment transmettre l’âme et les traditions d’un lieu mutualisé aux futures générations ? Exploration des rituels et des pratiques qui façonnent l’identité d’un espace partagé.
➡ La circulation des savoirs et les dangers des savoirs experts : Discussion sur la transmission des connaissances au sein des collectifs et les déséquilibres de pouvoir que cela peut engendrer.
➡ Confits et responsabilités :Débat sur la gestion des conflits au sein des collectifs : comment les anticiper, les gérer, et en tirer des leçons constructives.
➡ Qui vient ? Qui reste ? La subsistance des lieux autogérés dépend essentiellement des forces vives et de leur capacité à se régénérer. Qui arrive, qui part, qui reste ?
Pour plus d’infos sur la CC Kali : www.cckali.be
Plus d’infos sur le Cercle du Laveu: cercledulaveu.be
Partie 2 – Perdurer dans le temps
Partage avec le groupe sur quelques leçons apprises … à la dure, dans la durée
S’ancrer et tenir compte du contexte : il n’y pas de recette toute faite , un projet s’initie et s’ancre dans un lieu spécifique avec un contexte, une histoire, un environnement, .. avec un groupe de personnes donné. On le sait mais c’est toujours bon de le rappeler et d’en tenir compte, ça demande de prendre le temps pour ça.
Penser la continuité : de l’importance de prendre le temps et créer des espaces pour penser la continuité dans une histoire ou la dynamique est en permanence discontinue avec des événements ponctuels, portés par des bénévoles qui tournent et changent régulièrement.
La joie comme moteur de la motivation : pour ce faire, en tant que membre d’un collectif, il nous faut apprendre à célébrer, remercier, en permanence. IL s’agit d’un engagement à apprendre car la plupart d’entre nous n’avons pas été initié.es à cela, ce n’est pas donc pas forcément naturel ou simple de le faire.
L’importance des « ancien.nes » : qui sont gardien.nes de la mémoire, des valeurs, de la vision, importance de penser les transmissions. En particulier celleux qui ont démontré avoir la capacité d’occuper une place « juste » dans le collectif au fil du temps. Les interroger et collectiviser les récits : sortir des parcours et histoires individuelles, garder des traces des moments de vie, en particulier des moments de transitions et de transformation.
Apprendre à voir les crises comme des facteurs d’évolution et apprendre à les prévoir aussi …car elle arrivent tôt ou tard.
De la capacité à se transformer dépend la survie de tout collectif, cela demande de la créativité et du ré-agencement. Évocation de la chrysalide comme modèle ou la transformation peut être radicale. A ce titre, le réseautage et les partenariats sont souvent essentiels.
Apprendre à faire conflit : car les tensions et les conflits font partie de la vie naturelle d’un collectif.
Développer une culture de l’indulgence : Apprendre à poser ses limites et les faire respecter est un des apprentissages-clés pour durer dans un projet collectif car la pression des exigences mène régulièrement à l’épuisement des personnes qui portent le projet. En outre, dans ce type d’initiatives et de collectifs il y a souvent des personnes fragiles et/ou qui ont des attentes importantes par rapport à ce que le projet peut offrir : ce besoin d’attention et de soin peut être épuisant pour les autres bénévoles, y réfléchir et en tenir compte collectivement est généralement salutaire pour la survie du projet également.
Penser et soigner les transitions et les « fins/morts » : de l’importance d’apprendre à célébrer les arrivées ET les départs, les entrées ET les sorties. Ce qui n’a pas été correctement clôture reste souvent longtemps comme une blessure ouverte qui se ré-enflamme régulièrement et peut causer énormément de tort à la vie d’un collectif. Pourquoi des départs ?Certaines personnes partent avec fracas et d’autres sur la points des pieds. A interroger, toujours.
Quelques Ressources pour aller plus loin
- Habiter sans posséder
- Serge Gutwirth sur le « droit des communs » dont :
- Miethausersyndikaat
- USUS
- Voir les formations offertes sur ces sujets par le Campus des transitions à Caen.
En guise de conclusion : A SUIVRE…
Étant donné l’intérêt pour ces questions autour de l’acquisition de lieux collectifs et de la propriété d’usage que nous avons observé lors de l’atelier et dans l’écosystème plus généralement, nous avons décidé d’en faire une proposition plus approfondie lors d’une journée d’étude à l’automne 2026. Plus d’infos via notre newsletter.
1 La propriété d’usage d’un bien est une forme de propriété légitimée par l’usage de ce bien, plutôt que par la détention d’un titre de propriété marchand.
