Comprendre et agir face au racisme ordinaire

Par Rachel Hoekendijk, de l’équipe Racine de Mycélium.

Cet article fait suite à un atelier qui s’est déroulé le 06 juin 2026, lors de l’Agora de Mycélium, où nous avions invité Sarra El Massaoudi, journaliste, formatrice et conférencière, notamment experte sur les enjeux liés à l’antiracisme et à l’éducation aux médias.

« À ton avis, sous quelles formes le racisme se manifeste-t-il dans cet espace ? » peut-on lire sur un panneau à l’entrée. Quelques post-it sont déjà collés sous la question : demander l’origine de la personne, complimenter le niveau de français, être surpris par le niveau de diplômes, faire une remarque sur la ponctualité (en généralisant), supposer que la personne va « retourner au pays » à la pension. D’autres réponses pointent vers des choses moins visibles : le racisme peut se manifester dans la confiance en soi et dans le nous ; il peut mener à ce que l’attention se disperse lorsqu’une personne racisée parle, etc.

Il n’est pas seulement question de quelques comportements malheureux ; le racisme est un système, une « économie de la vie et de la mort » qui distribue les conditions de vies dignes de façon différenciée. Sarra El Massaoudi est journaliste, formatrice et conférencière, elle est notamment experte sur les enjeux liés à l’antiracisme et à l’éducation aux médias. Elle est la réalisatrice de deux podcasts et un documentaire sonore : Nos héritages, Au cœur de la rédac et Mémoires à feu doux. C’est elle qui anime l’atelier intitulé « Comprendre et agir face au racisme ordinaire » lors de cette agora du 6 juin.

Pour comprendre le caractère systémique du racisme, il faut poser quelques mots de vocabulaire ; les notions de « racialisé·e » et de « racisé·e » par exemple. La racialisation désigne les processus par lesquels les êtres humains sont hiérarchisés racialement. Ainsi, les personnes racialisées sont les personnes qui font l’objet d’une hiérarchisation raciale, ce qui est aussi le cas des personnes blanches. Cela visibilise que l’expérience de la blanchité, qui se présente souvent comme une norme invisible, est une expérience située dans un système qui construit des hiérarchies raciales, alors même que les races, au sens où les racistes l’entendent, n’existent pas. La racisation, en revanche, désigne les processus d’infériorisation dont font l’objet certains êtres humains. Les personnes racisées sont les personnes qui subissent un rapport de domination racial de la part d’un groupe dominant. Seules les personnes perçues comme non-blanches sont donc racisées.

Il est important de noter que le processus de racialisation s’applique sur base de comment on est perçu·e, pas en vertu de son identité. Au sein d’une même famille, des enfants présentant des traits phénotypiques différents (une couleur de peau légèrement plus claire ou plus foncée, différentes textures de cheveux, …) peuvent être assignés à des catégories raciales différentes. On peut d’ailleurs se mouvoir entre des catégories raciales selon les contextes et les moments de nos vies. Par exemple, une personne peut être racisée en Belgique et pas lorsqu’elle est à l’étranger. Ou encore, un homme qui se laisse pousser la barbe ou une femme qui décide de porter le foulard peuvent subir du racisme alors qu’auparavant elles n’y étaient pas exposées.

Les personnes racisées vont être discriminées et opprimées au sein d’un système de domination. Cela signifie qu’on va les altériser (les voir comme « autres », comme « différentes de nous »), ce qui justifie de les traiter différemment. Toutes formes de discriminations (de « faire des différences entre les gens ») ne sont pas forcément négatives : on peut discriminer pour favoriser l’inclusion, par exemple dans le cas de tarifs différenciés pour rendre accessibles des institutions culturelles. Mais les personnes racisées vont le plus souvent être discriminées dans leur accès au logement, à l’emploi, à des soins médicaux, à des ressources donnant accès à une vie digne. L’oppression désigne les violences qui instituent et perpétuent un rapport de pouvoir. Le système de domination vient normaliser et légitimer ces violences, pour qu’on ne les voie pas, pour qu’on n’y réagisse pas.

Le racisme cible différents groupes de personnes de manière spécifique. Toutes les formes de racisme sont des expressions différenciées d’un même système d’organisation du monde. Dans sa définition du racisme en Belgique, Unia retient au moins six formes de racisme, la coalition NAPAR en rajoute une : l’afrophobie (ou négrophobie ou racisme anti-Noire·es), l’antisémitisme, l’antitsiganisme (ou rromaphobie), l’asiaphobie ou racisme anti-Asiatiques, l’islamophobie, la xénophobie et le racisme anti-migrant·es. Chaque forme de racisme s’ancre dans une histoire particulière, se déploie à travers des dispositifs et des régimes de violence spécifiques. Certaines formes de racisme se manifestent à travers des expressions qui peuvent sembler positives (par exemple dire de personnes asiatiques qu’elles sont studieuses, ou de personnes noires qu’elles ont le rythme dans la peau), mais en réalité elles servent toujours à altériser et à exotiser, et elles s’enracinent toujours dans un projet impérialiste et colonial européen.

Il y a un continuum de violences racistes. Derrière les grandes violences (les agressions physiques, les meurtres, mais aussi les dénis de droits et les violences économiques), il y a un ensemble de comportements ordinaires, quotidiens, qu’on entend parfois nommés micro-agressions. L’usage du préfixe « micro » dans « micro-agressions » peut donner l’impression que ces agressions sont toutes petites et donc pas importantes, ce qui est trompeur. On lui préfère donc l’expression de « racisme ordinaire » pour en montrer le caractère routinier, subtil et souvent inconscient. Le racisme ordinaire désigne l’ensemble des remarques, comportements, « blagues » et stéréotypes discriminatoires qui se manifestent dans la vie quotidienne. Ce racisme ordinaire n’est souvent pas considéré comme sérieux par les personnes issues des groupes dominantes, qui vont le minimiser voire le nier. Cela constitue une double violence pour les personnes racisées qui en sont victime : d’une part, elles subissent les actes/paroles qui les excluent et les dévalorisent, et d’autre part, elles voient ensuite leur réalité niée et les agresseurs innocentés.

Après avoir exposé les éléments conceptuels nous permettant d’identifier et de nommer correctement les choses, Sarra El Massaoudi a invité à former de petits groupes pour discuter des formes que prennent le racisme dans les espaces qu’on fréquente à travers nos collectifs, de la façon dont ce racisme est généralement traité et de réponses plus adéquates qui pourraient être apportées. Voici quelques points qui ont été amenés lors des discussions.

Tout d’abord, un premier pas pour comprendre et agir face au racisme ordinaire est déjà de reconnaître qu’il existe. Pour éviter cette double violence que subissent les personnes concernées lorsqu’elles essaient de le nommer, peut-être pourrait-on arrêter d’être surpris·es et de montrer sur nos grands chevaux lorsque quelqu’un fait l’effort de chercher à visibiliser un acte ou une parole raciste. La notion de « safe space » est compliquée, parce qu’elle donne l’illusion d’être à l’abri or même des personnes très bien formées sur le sujet peuvent participer à reproduire des violences systémiques. Il s’agirait davantage de regarder ça en face et de créer des espaces où ces choses deviennent nommables et où on peut prendre nos responsabilités.

Un écueil dans lequel on peut facilement tomber est celui de prendre position de façon un peu héroïque pour se donner bonne conscience, mais cela n’est pas toujours au service des personnes qui vivent ces violences au premier plan. Même en essayant de se rendre hyper vigilant·e (en nommant systématiquement toutes les interactions qui pourraient être identifiées comme du racisme par exemple), on peut rester finalement dans une posture moralisatrice dans laquelle on cherche à prouver en permanence qu’on est quelqu’un de bien, mais sans certitude que cela serve réellement les intérêts des personnes racisées. Pour sortir des postures performatives face au racisme ordinaire, les personnes blanches peuvent commencer par simplement demander aux personnes racisées comment elles vont, sans attendre d’être rassurées ou que ces dernières minimisent, sans attendre qu’on leur donne la bonne réponse mais en étant disponibles pour se décentrer et écouter les besoins qui peuvent s’exprimer. « Quand Machin a dit ça, ça m’a mis mal à l’aise. Comment tu l’as vécu toi ? » Parfois des personnes racisées n’ont pas envie d’en faire quelque chose mais peuvent trouver ça soutenant que quelqu’un·e l’ait remarqué. Attention à ne pas capturer les moments de pauses des personnes racisées pour qu’elles apportent leur validation ou des explications.

Souvent, quand un acte raciste a lieu, on est pris·e au dépourvu. Ce n’est pas simple de réagir au tac-au-tac. Mais rien ne nous oblige à réagir tout de suite. S’extraire, reprendre ses esprits, digérer l’émotion et clarifier ses idées n’enlève rien au momentum. Même dix ans après, cela en vaut encore la peine de revenir pour nommer quelque chose qui a eu lieu.

Enfin, on a eu quelques discussions au sujet d’une phrase qu’on entend parfois : « De toute façon on sait bien ici on est entre blanc·hes ». On peut imaginer que souvent l’intention est de mettre en lumière un entre soi perçu ou réel, dans le but de visibiliser les personnes qui ne sont pas là. Mais en faisant cela dans des groupes où on ne connaît pas réellement tout le monde, il peut arriver qu’on invisibilise aussi les expériences de personnes présentes en constituant un « nous » excluant une partie de leurs identités. La racialisation s’opère sur base de comment on est perçu·e : en véhiculant l’idée qu’on est « entre nous », on augmente la perception du groupe se voyant lui-même comme homogène. Qui est ce « nous » ? Au lieu d’altériser ou d’invisibiliser certaines identités, on peut cultiver une attention à ces petites choses qui établissent qui est en fait « à sa place » ici.