Un nouveau site pour la fondation Mycelium!

Un nouveau site pour la fondation Mycelium!

Après plusieurs mois de conception et de création du projet de fondation, la Fondation Mycelium est maintenant bien existante et a pu octroyer ses premières bourses racines et pollens en mai 2020!

La fondation Mycelium dispose maintenant d’un site web propre, où le projet, l’éthique et le fonctionnement de la fondation vous sont présentés. Profitez-en pour découvrir  notamment les premières initiatives soutenues par la fondation (la page est encore en train d’être complétée) ou pour découvrir les autres manières de vous impliquer dans le projet, en devenant mécène ou en parlant autour de vous du projet!

Nouvel appel à bourses « Racines et Pollens » par la Fondation Mycelium

Nouvel appel à bourses « Racines et Pollens » par la Fondation Mycelium

La fondation Mycelium lance son deuxième appel à candidatures pour l’octroi de bourses « Racines et Pollens », qui sont des bourses ponctuelles d’un montant variable (aux alentours d’entre 5 000 et 10 000€), à destination de projets « œuvrant à la création, la défense et le développement de sociétés tournées vers le soutien de toutes les formes de vie humaine et autre qu’humaine ». 70 000€ sont disponibles pour ce nouvel appel.

Mycelium cherche à soutenir des projets en accord avec la vision générale du projet Mycelium et l’éthique de la fondation Mycelium. La fondation s’intéresse plus spécifiquement aux projets qui permettent de créer plus de liens au sein de nos mouvements et entre ceux-ci, qui développent des visions audacieuses ou radicales, qui explorent les marges de nos mouvements et/ou qui ne peuvent pas facilement bénéficier d’autres sources de financement, publics ou privés. Ces fonds peuvent être délivrés à une organisation, un collectif ou directement à une personne (qui est elle-même au service d’un ou plusieurs projets collectifs).

Les demandes sont à envoyer via ce formulaire au plus tard le mardi 15 septembre à minuit et les réponses seront communiquées entre le 12 et le 16 octobre.

Pour plus d’informations, vous pouvez également consulter le ROI (en cours de finalisation) de la Fondation et poser vos questions à boursefondation@mycelium.cc.

Cet appel est diffusé via la newsletter aux actrices et acteurs connectés à Mycelium et ayant déjà collaboré avec nous dans le passé. Vous pouvez le relayer vous-mêmes directement à d’autres mouvements ou collectifs qui ne sont pas encore proches de Mycelium mais que vous jugez néanmoins pertinents.

Profitez-en pour découvrir le tout nouveau site web de la fondation Mycelium, en y retrouvant notamment les premières initiatives soutenues par la fondation (la page est encore en train d’être complétée) ou pour découvrir les autres manières de vous impliquer dans le projet, en devenant mécène ou en parlant autour de vous du projet!

Entretien avec Ruth Paluku Atoka : « De ma perspective, l’effondrement ne correspond à aucune réalité sociale »

Entretien avec Ruth Paluku Atoka : « De ma perspective, l’effondrement ne correspond à aucune réalité sociale »

Version synthétique d’un entretien effectué le 5 mai 2020 avec Ruth Paluku Atoka par Jérémie Cravatte de Mycelium. La version intégrale est disponible en audio en bas de cet article.

Introduction ( Jérémie ) : Ruth, je t’ai entendue intervenir en février dernier lors d’une conférence « La justice climatique, un enjeu afroféministe » au festival Afrofem Tour, organisé par Mwasi et Afrofeminism in Progress à Liège. Il y a un an je t’avais également entendue intervenir lors d’une conférence sur l’effondrement organisée à la Cité Miroir avec Vincent Mignerot :

« Je me suis interrogée de plus en plus sur la narrative qui est proposée aujourd’hui dans les milieux activiste pour une justice climatique, une justice sociale, etc. Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à m’y identifier et comment est-ce que ces narratives peuvent invisibiliser des communautés ? Pourquoi est-ce qu’il y a UNE urgence climatique et pourquoi est-ce qu’on n’entend quasiment plus parler – ou pas assez – d’autres urgences ? (…) Je prends souvent comme exemple la « ligne rouge » dont on parle dans les mouvements climatiques et qu’il ne faudrait pas dépasser. Après un certain degré sur terre le monde serait éteint, ou bien tout s’effondrera… Moi ma question c’est toujours de savoir comment est-ce qu’on peut trouver des endroits, des moments, des communautés passées, présentes, futures pour lesquelles cette ligne rouge est déjà dépassée. (…) La narrative que nous portons aujourd’hui est extrêmement blanche, extrêmement occidentalo-centrée… » (Ruth Paluku Atoka, 23 mai 2019, Liège)

Ce qui m’avait alors frappé c’est que, après cette intervention durant laquelle tu avais exprimé clairement en quoi cette manière de parler d’écologie ne résonnait pas en toi, les échanges avec la salle n’avaient à peu près rien retiré de cette explication. D’où ma demande de t’interviewer, pour laisser une trace de ce partage de réflexions et d’expériences.

Il y a une grande diversité dans les discours de l’effondrement, autant de la part des personnes qui les portent que des personnes qui les reçoivent ou les relaient1. Cela peut aller de l’extrême-droite xénophobe à la gauche radicale libertaire, mais le point commun entre ces discours est de dire que « notre » civilisation thermo-industrielle va s’effondrer. Ce terme exprime que « notre » civilisation repose sur l’industrie, qui elle-même repose sur les énergies fossiles. Au sein de cette diversité, il y a des apports particulièrement intéressants et des limites, voire des dangers, qu’il est important de mettre en lumière. Nous n’allons pas tous les aborder aujourd’hui mais bien un en particulier, qui est peut-être un des plus importants : l’occidentalocentrisme de ces discours.

Jérémie (Mycelium) : Peux-tu te présenter en deux mots ?

Ruth : Je m’appelle Ruth Paluku Atoka, j’ai 23 ans, je suis travailleuse dans l’associatif LGBTQI+ à Bruxelles. Je suis activiste, notamment sur les questions d’antiracisme, de colonialisme et d’écologisme, au sein du Climate Justice Camp et dans les mouvements sociaux à Bruxelles.

Est-ce que tu te souviens quand tu as entendu parler pour la première fois des discours de l’effondrement de « notre » civilisation thermo-industrielle et quelle a été ta réaction ?

La première fois que j’en ai entendu parler c’était à une conférence qui était organisée à l’Ades’if à Bruxelles. Les deux intervenants étaient Renaud Duterme et Thibaut Demeulemeester. J’étais allée volontairement à cette conférence car j’en avais déjà entendu parler dans les milieux activistes : « effondrement », « collapsologie », etc., je commençais à entendre ces mots à gauche, à droite, et donc je me suis dit que c’était intéressant d’en entendre plus, de m’informer.

Ma première réaction c’est que je trouvais qu’il y avait quelque-chose d’intéressant, car pour moi à ce moment-là ça mettait des mots très clairs sur le discours qui était véhiculé dans les mouvements que je fréquentais. Cela ne veut pas dire que j’étais nécessairement d’accord ou pas. Je me souviens être sortie de cette conférence en me disant : « j’ai vraiment du mal à adhérer à cette vision ».

C’était aussi la première fois que j’avais pu entendre des critiques de ces discours. Notamment, Elisabeth Lagasse qui m’a invitée à faire l’intervention dont tu parlais à la Cité Miroir. On avait eu l’occasion de discuter après cette conférence – autour d’un magnifique dürüm – de pourquoi elle trouvait ça un peu limite comme réflexion et comme vision des dérèglements climatiques, environnementaux, etc. J’étais vraiment intéressée et prête à entendre ce qu’ils avaient à dire, mais la flamme que je pouvais avoir s’est très vite éteinte.

Comment interprètes-tu le succès – en tout cas en France, mais même ici – des récits de l’effondrement ?

Quand je disais que cela mettait des mots que je trouvais très justes sur ce que j’observais dans les mouvements climatiques, c’est parce que cela répondait au discours de l’urgence, à savoir la vision apocalyptique que cela apporte au-delà des réalités scientifiques. La vision de l’urgence, de l’irréversibilité, du changement radical. Dans ces trois choses, j’ai l’impression que c’était un peu le leitmotiv de comment moi-même j’étais engagée dans les mouvements climatiques et des discours qui y étaient véhiculés. « L’urgence climatique est une priorité numéro un parce que sans Terre, il n’y a aucune autre lutte qui est possible. ». Cela devait être le centre d’attention de tout ce qui devait être organisé comme lutte, ou en tout cas trouver une forme de convergence vers le fait qu’il devait y avoir un piédestal donné à ces questions climatiques de par leur nature. Et le côté irréversible de « si on ne le fait pas maintenant, on ne pourra pas le faire plus tard. ».

Donc le discours de l’effondrement calquait parfaitement avec ce que les discours climatiques véhiculaient à ce moment-là, mais ce n’est pas pour autant que j’étais d’accord. La question que je me suis vraiment posée c’est : « Est-ce que c’est vraiment réaliste, en tout cas dans mes mots, dans ma réalité sociale, de parler d’effondrement ? Pas vraiment. ». Surtout dans une société occidentale, cela me paraissait un peu gros, comme si tout d’un coup l’Occident allait porter le fardeau de tous les dérèglements qu’il a pu lui-même créer.

« C’est surtout cela qui explique le succès pour moi : le « nous, maintenant, on est en danger », dans la manière très nombriliste d’interpréter cette urgence »

Même s’il y a une pluralité dans les personnes qui partagent le discours de l’effondrement, il y a en tout cas quelque-chose qui concorde dans la manière dont « l’effondrement » décrit les réalités, et la manière dont on envisage même stratégiquement la lutte pour une justice climatique ou environnementale. Ça décrit une forme de priorité et de : « nous, maintenant, on est en danger ». C’est surtout cela qui explique le succès pour moi : le « nous, maintenant, on est en danger », dans la manière très nombriliste d’interpréter cette urgence, et peu importe après si les solutions portées peuvent autant tendre vers l’extrême-droite que l’extrême-gauche. Le constat qui est posé c’est un constat que les mouvements climatiques, écologistes, posaient déjà. Après, par contre, la stratégie derrière…

Ensuite il faut aussi se demander : le succès auprès de qui ? Et là on entre dans le vif du sujet. À ce moment-là, quand j’étais à cette conférence, je crois qu’on était deux personnes noires. Tous les mouvements climatiques que je côtoyais à ce moment-là – et toujours maintenant quasiment – sont majoritairement des milieux blancs, des milieux hétéros, en fait tout ce que la norme peut être était rassemblée là, éduquée, de classe moyenne voire supérieure. Le succès il est numérique mais il est aussi socialement situé.

On peut comparer les succès très différenciés des discours de la décroissance, qui portaient grosso modo les mêmes constats – en tout cas en termes écologiques, peut-être un peu moins en termes d’interconnexions des fragilités systémiques – mais qui sont tout de même restés une niche. Les discours de l’effondrement, qui ont peut-être touchés le même type de profils sociologiques, ont par contre dépassés largement les profils plus « politiques ».

Je crois que quand on parle de décroissance il y a déjà toute une branche de personnes qui ne va pas être attirée par le discours, car on touche directement à la notion de capital. Là, le discours de l’effondrement c’est certes se baser sur des réalités scientifiques – il y a quand même des choses qui se passent sur cette terre qui sont indéniables – mais aussi de dire : « ça nous arrive à nous maintenant ». Parce que les annonces de catastrophes climatiques on en a depuis assez de temps je crois, depuis des bonnes dizaines d’années, mais est-ce qu’on parlait de « nous » ou est-ce qu’on parlait de la côte états-unienne, de l’Amazonie, d’Haïti, des inondations dans d’autres pays lointains ? Là on parle vraiment de « nous, maintenant, notre civilisation », qui en général doit juste faire un don à la Croix-Rouge pour quelques catastrophes à X ou Y endroit. Le problème n’est plus externe, c’est un problème qui maintenant va toucher « ma maison à moi », de personne blanche, de classe moyenne, éduquée et donc je dois faire quelque-chose.

Je crois que c’est aussi de là qu’on doit observer le pluralisme qu’il y a dans les discours de l’effondrement. C’est justement ce qui fait que tout le monde sur l’échiquier politique a pu se remettre au centre du problème, en première ligne. Tout le monde s’est dit « en fait, là maintenant, c’est ma vie qui est en jeu et du coup on doit tous s’unir sous ce parapluie pour combattre les questions climatiques, peut importe nos différents politiques ».

« Je crois que l’effondrement a un peu mis tout le monde à zéro et a dit « voilà, tout le monde va être en première ligne face à ces catastrophes ». Et c’est là que ça biaise un peu le problème parce que en fait, non, tout le monde n’est pas en première ligne des catastrophes climatiques. »

L’effondrement ça dit : « Peu importe ce que vous êtes en train de faire maintenant, arrêtez, on doit faire un changement radical. Peu importe que ce soit votre lobbying politique de gauche libertaire pour des changements radicaux, oui il faut continuer de le faire, et vos petits gestes de consommateurs verts aussi, mais ça ne suffit plus ». Je crois que l’effondrement a un peu mis tout le monde, tout l’échiquier politique, à zéro et a dit « voilà, tout le monde doit être touché, car ce qui va nous toucher nous maintenant ce sont des catastrophes. ». Et c’est là que ça biaise un peu le problème parce que en fait, non, tout le monde n’est pas en première ligne des catastrophes climatiques. C’est la base des inégalités sociales. Notre société est structurée d’inégalités, que ce soit des inégalités de classe, de race, de genre. Et quand on peut observer ces catastrophes, les populations ne sont pas touchées à des endroits pareils, de la même manière. Je crois que le succès de ces discours c’est vraiment le côté englobant que ça a pu avoir, « on est tou·te·s en première ligne, à la même échelle », car a priori un ouragan ne discrimine pas lorsqu’il frappe. Mais c’est pas l’ouragan le problème…

Souvent quand j’explique pourquoi je suis activiste, j’explique que le premier moteur de mon engagement, quand on est une personne au croisement de plusieurs discriminations, on milite pour sa vie. Parce que les discriminations sont structurantes de la vie, que ce soit la manière dont on va se penser soi-même, penser la manière dont on travaille, penser comment on va survivre au jour le jour. Quand on milite parce qu’on a une bonne conscience – et c’est bien – parce qu’on a étudié et qu’on sait qu’il y a des inégalités qui existent, on n’est pas dans le même rapport à la domination et à ces inégalités qui existent. On n’est pas dans un vécu de comment est-ce que ces rapports de domination, ces inégalités, sont structurantes de nos vies. Une catastrophe climatique, certes, elle ne discrimine pas à l’endroit là où elle est, mais le fait qu’elle arrive à certains endroits et, en plus, la manière dont elle va être gérée, c’est un indicateur des inégalités. On a, la plupart du temps, en tant que société occidentale le privilège de les prévenir, de pouvoir avoir des ressources pour se protéger des catastrophes climatiques, là où d’autres n’ont même pas les ressources pour protéger leurs propres populations.

Sur ce point, que penses-tu du fait qu’il y ait toute une série d’effondristes qui – sans nier que certaines régions et populations sont plus vulnérables que d’autres – estime qu’elles sont mieux préparées à « l’effondrement » (comme ils le conçoivent) puisqu’elles seraient moins dépendantes des énergies fossiles, moins dépendantes des flux industriels ou puisqu’elles auraient l’habitude de vivre de manière précaire tout simplement ?

Il y a de grosses erreurs. Par exemple, je prends le cas de la région d’où mes parents viennent, le Nord-Kivu qui est une grande région minière au Congo, et là en fait on pourrait dire que les personnes seraient a priori mieux préparées à des catastrophes climatiques parce qu’elles connaissent la précarité ou comment survivre parce qu’elles savent pêcher, parce qu’elles savent cultiver, etc. C’est une région minière et une région agricole. Sauf que les personnes qui vivent à ces endroits-là dépendent aussi de l’exploitation occidentale qui en est faite. Il y a des gens qui travaillent à ces endroits-là, donc ce sont aussi des flux qui existent à ces endroits-là. En fait, c’est très erroné de dire que des personnes peuvent être mieux préparées aux dérèglements parce qu’elles vivraient dans des situations « plus en contact avec la nature », alors que tout est interdépendant en ce moment. Que ce soit le travail des enfants ou l’exploitation des terres, il y a une forme d’interdépendance qui existe aussi entre ces régions, même si ce sont des liens qui devraient être brisés.

« Il est très erroné de dire que des personnes peuvent être mieux préparées aux dérèglements parce qu’elles vivraient dans des situations « plus en contact avec la nature », alors que nos sociétés sont très interdépendantes »

La seule chose que je pourrais comprendre c’est puisque ces personnes savent cultiver la terre, faire autre chose que d’acheter des éléments de survie directement dans un magasin, alors oui elles sont mieux préparées, mais en même temps cette vision oublie tout plein d’autres choses nécessaires qui rendent les conditions de vie agréables à toute personne. C’est comme si pour notre survie, tout ce qu’il nous fallait c’est de la terre, de savoir cultiver, etc. Or, ce n’est pas vrai. Tout le bien-être d’une vie ne découle pas des habilités physiques et mentales qu’on pourrait avoir pour savoir se nourrir, s’habiller etc. La vie ne dépend pas de ça. Déjà c’est une manière très validiste2 de voir les choses, et en plus c’est comme si quelque-part on devait tou·te·s savoir cultiver la terre et que les agriculteurs ou les fermiers étaient des personnes privilégiées en temps de difficultés. Non, ce sont des métiers qui connaissent des hauts taux de suicides alors que, oui, ce sont des personnes qui sont plus outillées à survivre face à certaines choses. Les choses sont plus complexes. En fait, l’effondrement étant un discours construit par des personnes qui ne vivent pas aujourd’hui les catastrophes dont elles parlent, il y a de nombreux vides dans ce discours. Cela me saute tellement aux yeux que des fois j’ai du mal à même en parler parce que je me dis « comment est-ce qu’on peut considérer qu’il y a quelque-chose de confortable dans ces situations-là ? », de se dire « oui, si une catastrophe arrive, je suis prêt ». Donc je crois qu’il y a déjà un problème dans la posture qui est prise de dire « ah oui, mais eux ça va, nous maintenant on doit se préparer. ». Je crois que là, il y a vraiment un très gros problème.

J’ai l’impression que, jusqu’à maintenant, beaucoup de discours écologiques qui parlaient de ces fragilités de la chaîne alimentaire, de la déplétion des « ressources », minerais, pétrole, etc. étaient sur une ligne très claire de critiquer l’extractivisme, le pillage, et mettaient sur la table la question de comment faire pour l’arrêter, le stopper, le diminuer. Ce n’était peut-être pas assez « sexy ». Les discours de l’effondrement, sans bien sûr aller jusqu’à se positionner pour la continuité de ce pillage (à part quelques auteurs dont on pourra peut-être parler après), ils n’en parlent pas vraiment. C’est un vide, comme tu dis. Il n’y a pas de proposition visible sur ce qu’on fait de cette contradiction fondamentale. On va plutôt se concentrer sur les angoisses à partir de « ici », et encore, à partir d’un certain « nous » ici, c’est-à-dire un nous qui n’a pas encore de problème d’approvisionnement mais qui a peur d’en avoir.

C’est ça, c’est un nous qui n’a pas de couleur, qui n’est pas de la diaspora, etc.

En fait la réponse est la même des deux côtés. Les effondristes vont dire : « ah mais regardez, eux qui savent vivre en dehors d’un maximum de chaînes de production possibles, eux sont confortables parce qu’en fait on va essayer de maintenir leur niveau de vie tel qu’il est maintenant, mais ‘nous’ on va avoir un gros problème parce que si on essaie de maintenir notre niveau de vie actuel de confort, de surconsommation etc., nous maintenant on a un très très gros problème, et du coup on est entre guillemets tou·te·s dans la merde. ». Or, quelque-part, la catastrophe, le danger, c’est ce confort-là. Ce n’est pas uniquement de se dire « il va falloir faire en dehors de toute l’électricité qu’on utilise, de la manière dont on consomme » et des choses comme ça, c’est beaucoup plus complexe que ce que les effondristes décrivent. En tout cas je trouve.

La question c’est surtout de savoir comment est-ce qu’on peut toucher à ce confort, à ce danger qui existe, en se détachant de tous les rapports de domination qui existent dans ces chaînes de production dont on parle, qui sont principalement coloniales et capitalistes. Et c’est vrai que, pour l’occident, il ne reste plus grand-chose quand on enlève ces choses-là. C’est assez difficile de survivre sans l’exploitation minière des pays africains, sans l’exploitation des ressources sud-américaines etc. C’est assez difficile, voire impossible. Donc là il aurait pu commencer à y avoir un vrai débat – même si j’aime porter mon débat, en tout cas sur les questions écologiques, en dehors des notions d’effondrement qui ne sont pas neutres.

Si le but de ce récit c’est de changer nos rapports au vivant, cela veut dire qu’il faut arriver à aller bien au-delà de cette angoisse que les chaînes d’approvisionnement actuelles se grippent pour « nous ». Cela signifie qu’il faut se demander sur quoi elles reposent et si, à partir d’ici, on n’a pas des choses à faire pour agir dessus. Pour certains, cela va être considéré comme se tirer une balle dans le pied. C’est la position assumée, ou semi-assumée, d’une partie des collapsos d’extrême-droite comme San Giorgio ou Orlov qui estiment qu’il y a un déclin (organisé) de la civilisation occidentale et qu’il faut se battre contre ce déclin-là. Sur une autre ligne, il y a par exemple Alexandre Boisson qui parle de perte de vitesse de la France sur la scène internationale – entre autres sur sa capacité à pomper les ressources minières et pétrolières du reste du monde – qui peut participer à provoquer un effondrement du pays en quelques semaines (selon son imaginaire).

Le fait de voir une forme de perte de vitesse c’est aussi : par rapport à quoi ? La France, c’est quand même l’une des plus grandes puissances coloniales au monde, la première étant je crois la Grande-Bretagne – en tout cas pour toutes les colonies qu’elle a eu, dont le Commonwealth qui en est l’héritage. La France, oui il y a eu toutes les vagues d’indépendances dans une ère qu’on dit post-coloniale, mais si la perte de vitesse est soi-disant là, du coup, qui va payer le prix de la reprise de vitesse qu’ils désirent, de l’accélération quoi ?

Pour moi, le problème du succès de l’effondrement c’est justement ça. Comme tout le monde a été remis en première ligne des questions climatiques par ce discours, sans repartir à la base de qu’est-ce qui a causé tout ça, qu’est-ce qui dérègle toute notre société actuelle, industrielle etc., ben en fait on reproduit exactement les mêmes rapports de domination qui étaient à la source du problème. Du coup on va aller chercher des solutions en se disant « le problème c’est la perte de vitesse donc on doit accélérer l’extraction de ressources à tels endroits », « on doit continuer la main-mise qu’on avait sur certains pays parce qu’en fait la natalité y est [vue comme] explosive », alors qu’en fait pas du tout. Sur les questions de migration aussi, on retrouve plein de « solutions » d’extrême-droite dans les discours effondristes. Et c’est parce que les effondristes ne se posent pas la question, en tout cas n’ont pas voulu poser un cadre d’analyse qui repart de qu’est-ce qui cause les dérèglements. Le cadre de qu’est-ce qui cause ces dérèglements est erroné et c’est ce qui fait qu’on en arrive à des concepts comme « l’effondrement » etc.

« En tant que personne de la diaspora, en tant que personne noire, il n’y a pas de réalité sociale aux questions d’effondrement. Et je n’ai pas envie de dire « parce que nos sociétés sont déjà effondrées », car en fait non. »

Parce que « l’effondrement », quand on le prend d’un point de vue occidentalo-centré ça a un sens. Et c’est pour cela que je dis que la première fois que j’en ai entendu parler il y a quelque-chose qui faisait sens. Mais dans mon cadre, en tant que personne de la diaspora, en tant que personne noire, il n’y a pas de réalité sociale aux questions d’effondrement. Et je n’ai pas envie de dire « parce que nos sociétés sont déjà effondrées », car en fait non. Que ce soit les communautés indigènes, des communautés noires qui sont touchées par des questions de précarité environnementale dans des milieux urbains, etc., toutes ces choses-là ce sont basées sur le capitalisme et le colonialisme. Mais comme l’analyse de base de l’effondrement s’est fait sur base d’autres critères, du coup toutes les solutions qui sont apportées et tout ce qui en découle ne revêt aucune réalité sociale si ce n’est pour une société blanche, patriarcale, occidentale.

J’étais encore en train de relire des articles hier, on voit vraiment de tout sur l’échiquier politique, autant à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche, il y a des solutions qui n’ont aucun sens et même le constat de base a du mal à toucher les personnes qui devraient être premièrement concernées.

Tu as dit tout à l’heure : « Notre civilisation est au bord du ravin, je n’en suis pas si sûre », que voulais-tu dire par là ?

Quand on dit « notre » civilisation, « nous » qui est-ce ? C’est nécessaire de situer de qui on parle quand on parle d’un « nous ». Et si les discours effondristes ont l’audace de prétendre parler d’un « nous » qui reprendrait également les diasporas, alors qu’elles n’ont pas du tout le même rapport à la question climatique, ce n’est pas correct. Pour moi le « nous » dont on parle dans ces discours c’est un « nous » blanc, de classe moyenne et supérieure, qui en fait aujourd’hui a les capacités d’externaliser le problème, ou en tout cas de le prévenir, d’atténuer un maximum les conséquences qui vont arriver en termes climatiques. Là où des pays qui peuvent être fortement touchés, que ce soit sur des côtes ou en termes de sécheresse par exemple, n’ont pas nécessairement les ressources pour palier à ce qui va arriver, même s’ils peuvent savoir que ça va arriver. Il y a beaucoup d’États qui dépendent d’anciens – même si je n’aime pas dire anciens – États coloniaux en termes économiques et financiers et évidemment que la capacité qu’un État va avoir pour protéger sa population de catastrophes n’est pas la même. C’est notamment sur cela que des mouvements écologiques vont répondre pour dire : « Voilà, que pouvons-nous mettre en place pour prévenir ça, ça et ça, ici, maintenant, pour les 5, 10 années à venir ? », pour éviter que ça n’arrive chez nous. En général, c’est normal de le faire mais, voilà, le pouvoir qu’on a ici n’est pas du tout le même et il faut le situer. Les diasporas aussi sont impactées, de part leurs liens « ancestraux » à une terre qui n’est pas l’occident ou à une terre volée qui ne leur appartient plus.

« Quand on dit « nous sommes au bord du ravin», le « nous » n’est jamais défini et c’est cette forme de malhonnêteté intellectuelle de ne jamais vouloir se nommer »

C’est pour cela que je dis « au bord du ravin, oui et non quoi », parce que le « nous » n’est jamais défini. C’est cette forme de malhonnêteté intellectuelle de ne jamais vouloir se nommer qui est malsaine en fait. De toute façon cela touchera les personnes que cela doit toucher, c’est-à-dire les personnes qui seront concernées par un discours effondriste, mais il y a quand même une erreur fondamentale dans qui est ce « nous ». Que ce soit dans des milieux ruraux ou urbains, les premières personnes qui sont impactées dans différentes catastrophes se sont toujours les personnes racisées, les personnes issues de milieux précaires et populaires. C’est ce que je disais aussi dans la préparation de certains des événements du Climate Justice Camp : quand on voit que certaines villes à majorité afro-américaine sont sans eau potable pendant des mois et des mois, alors que c’est un problème qui pourrait être résolu, la question est plutôt de savoir quel est le pouvoir qu’on a envie de donner à ces personnes pour avoir accès à de l’eau potable. Même chose pour Houston, Texas, ou maintenant avec la covid-19 et toutes les majorités afros qui décèdent de part leurs conditions de vie de manière générale. Les chiffres sont là, les événements sont là pour le prouver, mais les effondristes ont encore l’audace de dire « nous allons nous effondrer » sans jamais nommer leur propre angoisse, qui n‘est peut-être pas infondée mais en tout cas qui est mal placée face à d’autres populations qui se retrouvent, elles, réellement en première ligne.

Dans les discours effondristes il y a peut-être une incompréhension par rapport à certaines critiques car, malgré ce vide, ce nœud, on se dit que c’est quand même intéressant puisqu’il y a de plus en plus de gens qui s’intéressent à la situation écologique et que cela ne les empêchera pas forcément de se décentrer. Mais il y a une différence entre dire « ce discours est insuffisant parce qu’il oublie quelque-chose » et dire « ce discours est dangereux, ou potentiellement dangereux, parce qu’il met au centre ce qui n’a pas besoin de l’être et dénie une partie de la réalité ».

C’est pour cela que le discours que je vais porter en général sur les questions écologiques se trouve hors de l’effondrement, parce que pour moi l’effondrement ça n’a pas de réalité tangible. Le discours effondriste n’est pas situé, et si il l’est je trouve qu’il n’est pas centré sur les personnes qui sont en première ligne des problèmes qu’il essaie d’aborder. Je trouve que c’est l’argument le plus malhonnête au monde de dire « ah oui, mais, je peux au moins essayer de propager ce mensonge parce que au moins ça permettra à certaines personnes de comprendre que l’urgence première de ce monde c’est l’urgence climatique » – ce qui d’ailleurs je pense n’est pas le cas, même s’il y a des choses horribles qui nous attendent. Je crois qu’il y a vraiment une reproduction des rapports de domination dans la manière dont certains sont prêts à raconter quelque-chose de plus ou moins tangible, voire pas du tout, de complètement erroné, sous prétexte de créer une forme de récit commun pour éveiller les consciences. Je trouve que c’est la chose la plus malhonnête au monde.

Il y a cette vieille idée qu’on a besoin d’un récit commun pour se mobiliser tous et toutes. Mais au-delà des personnes que ce récit touche, illustratives du fait qu’il ne peut pas être porté de manière commune dans ces conditions-là, c’est le récit lui-même qui n’a rien de commun. Et pourtant, on garde cette prétention à construire un récit qui concerne tout le monde et dont tout le monde pourra s’approprier.

Le discours que j’essaie de construire c’est un discours de savoir comment est-ce que face aux informations qu’on a et de l’urgence qui existe, comment est-ce qu’on peut identifier les causes, les personnes qui vont être premièrement impactées et, donc, comment est-ce qu’on peut créer les solidarités nécessaires pour soutenir les communautés qui seront premièrement impactées ? Évidemment ce serait beau si on pouvait juste dire « on va mettre fin au capitalisme et au colonialisme en un claquement de doigts », mais ce n’est pas le cas, donc pour moi la question qui se pose est vraiment comment peut-on créer des solidarités, ou en tout cas prévenir au mieux les inégalités qui vont exploser face aux catastrophes qui vont subvenir ? Donc pour moi la volonté de créer un discours commun face à la nécessité de créer des discours solidaires locaux et internationaux est absurde. Et c’est pour cela que je dis qu’on est dans une reproduction de rapports de domination, parce qu’il y a une forme d’occidentalocentrisme, de nombrilisme, à dire « on est tou·te·s concerné·e·s ». Et bien non, on n’est pas tou·te·s concerné·e·s à la même échelle, par les mêmes choses, et Jean-Michel tu peux attendre deux secondes qu’on puisse régler les problèmes plus importants.

Est-ce que tu penses à des courants, mouvements, concepts, autrices, que tu privilégierais pour interpréter et agir sur la situation, sur les basculements écologiques en cours etc. ?

Pour l’instant, je suis encore en train de lire « La nature est un champ de bataille » de Razmig Keucheyan. C’est assez intéressant pour avoir des bonnes bases autour du racisme environnemental et plein de concepts qui existent depuis très longtemps. En tout cas déjà comprendre en quoi est-ce que le capitalisme et le colonialisme sont la source de plein de dérèglements climatiques. Quand on retourne dans l’histoire, pouvoir voir comment les conquêtes coloniales sont des catastrophes écologiques en elles-mêmes, en dehors de toutes les implications politiques, économiques, humaines, sociales etc. Comment est-ce qu’on peut aussi reprendre ces lunettes écologiques et voir cette histoire de ces événements qui ont eu lieu pendant des siècles et des siècles, que ce soient les déplacements de masse dus à l’esclavage, que ce soit le pillage des terres, que ce soit les génocides, etc. Plein de ces choses-là ont durablement laissé une empreinte sur la terre et ont des impacts encore aujourd’hui. Donc déjà pouvoir reprendre, réintégrer toute cette histoire.

Même chose sur le livre « Une écologie décoloniale » de Malcom Ferdinand, sur les réalités des Caraïbes et de Martinique. Là où d’ailleurs il y a beaucoup, beaucoup, de mouvements sociaux qui s’organisent sur les questions dites écologiques – même si, et je le dis souvent, elles ne sont pas forcément nommées telles quelles dans des communautés noires. J’ai très vite compris que pouvoir parler d’écologie, d’environnement et de justice climatique ça n’a pas forcément besoin de se nommer de la même manière. Donc voilà, il y a plein de choses à aller regarder dans des mouvements autochtones indigènes caribéens, et évidemment sur le continent africain il y a pas mal de choses qui s’organisent, par exemple face à la déforestation militarisée dans certaines grandes forêts équatoriales. Il y a eu une grande tuerie au Congo dans une réserve naturelle où des gardes forestiers ont été assassinés il y a quelques semaines. Il y a plein de choses qui se passent, concrètement, sur les continents en première ligne et qui possèdent tout simplement toute la richesse écologique qu’on a sur cette terre, donc c’est assez simple d’aller voir là où les personnes concernées sont3.

«  J’ai très vite compris que des mouvements qui parlent en fait d’écologie, d’environnement et de justice climatique n’ont pas forcément besoin de se nommer de la même manière.  »

Et évidemment après les mouvements écoféministes autochtones d’amérique centrale et d’amérique du sud. Il y a Jules Falquet qui en parle dans certaines de ses recherches. Ce sont des mouvements sociaux très très intéressants, autant dans la pratique que ce qu’elles construisent comme stratégies. Je pense que c’est aussi un manquement des mouvements effondristes, de savoir à qui ils s’adressent. Enfin, je ne sais pas si c’est un manquement, parce que je n’ai pas la solution. Savoir à qui est-ce qu’on s’adresse, qui on essaie de convaincre, quand on porte des solutions et des revendications. Est-ce qu’on s’adresse à l’État, à un interlocuteur unique, est-ce qu’on a plusieurs interlocuteurs, est-ce qu’on s’intéresse à des consommateurs, à des communautés, à des pouvoirs locaux ? Donc voilà, plein de choses intéressantes aussi dans la manière dont elles s’organisent.

Maintenant j’essaie aussi de beaucoup m’intéresser à l’écologie en milieu urbain, parce que c’est ce que je connais le mieux en tant que bruxelloise. M’intéresser à ce qu’il se passe en termes de racisme environnemental en milieu urbain, dans des quartiers populaires et l’impact que des fois cela a aussi sur des questions de santé publique et des choses comme ça. Donc là j’essaie un peu de lire et il y a beaucoup de choses qui sont intéressantes sur comment est-ce qu’on peut envisager des manières de vivre, en termes de logement par exemple.

Voilà ce qui m’inspire, pour l’instant en tout cas.

Est-ce que tu as un avis sur les invitations à se « reconnecter à la nature » ou à « réensauvager le monde » ?

J’avoue que ce n’est pas une idée que j’ai le plus travailler. Si un jour je dois changer d’avis, je l’assumerai. Il y a un aspect que je trouve dangereux dans le sens où, quand on a industrialisé le monde tel que l’occident l’a fait, où est-ce qu’on va « retourner à la nature » ? Est-ce qu’on va aller recoloniser des terres pour pouvoir avoir sa petite parcelle de bonheur ? Il y a une chose en tout cas dans ce concept-là qui ne m’intéresse pas du tout dans le sens où on ne va pas détruire toutes les tours qui viennent juste d’être construites et essayer de reconstruire des lopins de terre, donc voilà.

La deuxième chose c’est que, oui, « retour à la nature », mais il faut aussi penser qu’est-ce qui en termes de technique, de technologie, nous a permis de créer une société aussi plus solidaire ? Et par là j’entends la prise en compte de personnes avec différentes formes de capacités, par exemple en termes moteurs (pouvoir se déplacer, avec deux jambes, etc.). Ce sont des choses qui doivent être prises en compte quand on essaie de construire une société solidaire. Et le fait de juste vouloir se « rapprocher de la nature », de courir dans l’herbe, de cultiver nos terres, créer nos propres chaînes de production, etc., c’est intéressant certes, mais comment est-ce que dans ce qu’on aimerait construire avec un mode de vie pareil on peut prendre en compte toutes les personnes qui composent notre société. Les personnes avec différentes formes de capacités physiques et mentales. Je crois que c’est quand même souvent oublié, en tout cas dans la manière dont parfois c’est envisagé pour ne pas juste vouloir offrir une tiny house à tout le monde.

En vrai, en général, je me méfie tout simplement de toutes les solutions qui sont proposées comme généralistes, globalisantes, parce que ça ne fonctionne pas en fait. Il faut travailler sur les spécificités qui existent et ces spécificités elles viennent de toutes les inégalités qui existent, qui sont structurantes de tous les aspects de nos vies (je crois que je l’ai répété dix fois). Ce n’est pas possible de dire on va aller à un « retour à la nature » et on sera plus heureux/euse. Parce que toutes les terres qui auraient pu justement subvenir à ce « retour à la nature » elles ont été perdues, industrialisées, et ne sont pas toutes viables. Il faut aussi prendre en compte le fait qu’on ne va pas tou·te·s aller se tasser dans le brin d’air frais de la forêt équatoriale congolaise, et je ne le souhaite à personne, surtout pas aux personnes qui l’ont colonisé en premier lieu.

Ma dernière question, même s’il est peut-être un peu tôt pour se questionner là-dessus ou pour tirer un bilan puisque beaucoup de choses vont encore bouger très vite dans les semaines à venir mais : de nombreux milieux écologistes ont présenté la pandémie actuelle comme une « opportunité » (avec beaucoup de guillemets) de changer notre rapport au monde, au reste du vivant. Est-ce que toi tu es confiante à ce niveau-là, pour la suite, ou plutôt méfiante ?

Moi pour l’instant, je retiens de cette pandémie que la plupart des inégalités se sont exacerbées. Je trouvais qu’il y avait des choses très intéressantes qui ont été dites sur l’opportunité de repenser les choses, c’est peut-être nécessaire d’avoir des claques telles qu’on en a une maintenant pour repenser clairement comment envisager d’autres manières de faire et d’autres manières de se relationner au vivant etc., mais je garde toujours en tête le résultat de ce qui se passe quand même maintenant.

Notes :

1Pour un aperçu des discours de l’effondrement francophones, on peut entre autres se référer à la chaine youtube « NEXT » ; au groupe facebook « Transition 2030 » ; à la revue Yggdrasil ; à l’« Institut Momentum » et au « Comité Adrastia » ; à la série de podcasts « Présages » (qui dépasse une bonne partie des limites de l’effondrisme) ; au documentaire « Foutu pour foutu » ; à la série télévisée de fiction « L’Effondrement » ; à la bande dessinée « Tout va bien » ; et à cette bibliographie. De nombreuses ressources sont également disponibles sur le blog belge « Construire un Déclin ».

2Le validisme (ou capacitisme) est un système d’oppression et de discrimination appliqué aux personnes en situation de handicap physique ou mental (dont la pathologisation), en raison de l’existence d’une norme faite par et pour les personnes qui se considèrent comme valides.

3Sur ce sujet, écouter l’émission de Paroles d’honneur « Catastrophe Climatique : l’écologie est-elle eurocentrique ? » avec Malcom Ferdinand, Razmig Keucheyan et Louis militant d’Extinction Rebellion.

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Partie 1
Partie 2
Inviter l’intime en écologie : un acte politique de l’écoféminisme ?

Inviter l’intime en écologie : un acte politique de l’écoféminisme ?

Par Laura Silva Castañeda (version téléchargeable ici)

L’écoféminisme gagne du terrain dans nos contrées francophones[i], après une longue période d’indifférence, voire de rejet à son l’égard. Les barrières s’estompent, laissant place à une redécouverte enthousiaste et résolument bienvenue en ces temps de désastres écologiques. A l’instar du contexte de menace nucléaire ayant vu l’émergence de ce mouvement, notre époque engendre peur, colère, sentiment d’impuissance et de profonde tristesse. Et c’est sans doute de l’accueil et de la métamorphose de ces émotions qu’il tire l’une de ses forces. Les mobilisations écoféministes surprennent par leur joie et leur inventivité : la force de la vision et de l’imaginaire, de l’art, du théâtre, de l’esthétique, des rituels. L’expérience ressentie, le corps et l’émotion y reprennent leurs droits face aux chiffres et aux grands discours politiques. A la fois courant d’action et de pensée, l’écoféminisme suscite aujourd’hui un engouement certain dans divers milieux féministes et écologistes et ce pour de multiples raisons, chacun se le réappropriant à partir de ses propres sensibilités.

Sans chercher à extraire de ce foisonnant univers une proposition centrale[ii], j’aimerais en tirer un fil d’une texture particulièrement précieuse pour l’écologie de notre époque. On peut en effet déceler, au cœur de l’écoféminisme, une invitation à renouer un lien d’intimité avec la terre. Cette invitation prend son sens dans le contexte particulier d’une culture marquée par une profonde coupure entre l’humain et la « nature », coupure ayant rendu possible les rapports de domination et de destruction à l’origine de tant de ravages. Se relier à la terre peut sembler anodin de prime abord, la proposition est pourtant audacieuse à plus d’un titre, et ce principalement vis-à-vis des deux traditions dont ce mouvement procède : l’écologie et le féminisme. Enfin, même si ce type de lien relève de l’intime, il n’est pas pour autant à circonscrire au privé, à l’individuel ou au développement personnel. Il peut s’avérer profondément politique dès lors qu’il participe d’une transformation de nos manières d’être en relation, d’habiter le monde, mais aussi de s’engager face à la destruction du vivant. En déroulant ce fil, j’aimerais me faire la porte-parole de cette sensibilité particulière, celle d’un lien intime la terre comme source et lieu de l’engagement.

Renouer un lien d’intimité avec la terre

Les dimensions intimes de notre relation à la terre peinent à être nommées, exprimées, revendiquées publiquement dans une société qui valorise les principes généraux et l’objectivité du chiffre. C’est pourtant le défi qu’ont relevé nombre d’écoféministes en affirmant un certain mode de rapport au monde que je qualifierai ici d’« intime ».

L’ « intime » renvoie à ce qui est le plus au dedans, à l’intérieur, par opposition à ce qui serait plus extérieur, distant. Comme mode de rapport au monde, il qualifie ce type de relation qui émerge quand on se laisse toucher au plus profond, cette relation qui nous affecte, nous rend sensible, nous fait vibrer.  Les émotions, le corps et les sens, voire même les vibrations et l’énergie, ont droit de cité dans les discours et les pratiques écoféministes. Il n’y est pas seulement question d’un rapport au monde de type moral ou éthique, qui accorderait avant tout de l’importance aux grands principes qui guident nos comportements et nos institutions. Il n’y est (surtout) pas question d’un rapport de type instrumental qui aborderait le monde au prisme de la gestion et des solutions techniques[iii]. Le mode de rapport intime implique d’ailleurs de déployer d’autres formes d’expression et de partage : la poésie, l’art sous toutes ses formes mais aussi le rituel.

Toutes les écoféministes sont-elles sensibles à l’intime ?  A cet égard, il peut être utile de distinguer l’écoféminisme dit « culturel » de l’écoféminisme social ou socialiste, moins sensible, voire critique, à l’égard de cette dimension de reconnexion à la terre. On qualifie de « sociales » et de « socialistes » les écoféministes qui utilisent une grille d’analyse matérialiste visant à développer une théorie unifiée de l’oppression. Il est à noter toutefois que le qualificatif de « culturel » a été apposé par les écoféministes sociales et non pas par les écoféministes regroupées sous cette appellation. Seule l’une d’entre elles, Charlene Spretnak, se qualifie de la sorte[iv]. J’y vois néanmoins une catégorie utile pour éviter dans cet article le label plus répandu, mais à mon sens plus restrictif, d’ « écoféminisme spirituel ». En effet, la connexion à la terre ne relève pas nécessairement du domaine du spirituel. De plus, cette catégorie présente le risque de suggérer des oppositions simplistes : entre spirituel et rationnel ; spirituel et matérialiste (là où, à certains égards, les écoféministes matérialistes pourraient sembler plus éloignées de la « matière » que celles invitant à renouer un lien intime au vivant).

Ces catégories sont toutefois à prendre avec des pincettes. Nombre de penseuses écoféministes se laissant travailler par différents courants de pensée, leurs positions sont souvent plus nuancées que ne le laissent entrevoir les catégorisations. Plus qu’une proposition articulée depuis un courant bien défini de l’écoféminisme, je préfère voir dans le souci du lien intime à la terre l’un des fils qu’il est possible de tirer de ce mouvement. Une question reste toutefois ouverte : pourquoi s’agirait-il de re-nouer ? Un peu d’histoire s’impose…

L’histoire d’une coupure : le dualisme nature/culture

Le mouvement écoféministe s’est construit sur la mise en évidence de la destruction croisée des femmes et de la nature. Ces deux formes d’oppression ne sont pas simplement concomitantes et parallèles. Elles sont profondément liées car découlant d’une même culture qui divise et hiérarchise, une culture marquée par un dualisme nature/culture inscrivant l’humanité en opposition, et en supériorité face, au reste du monde vivant. Les racines de ce dualisme sont profondes dans notre culture occidentale et les écoféministes ont largement contribué à leur exploration en pointant notamment les étapes cruciales de l’avènement de la science moderne et du capitalisme.

Dans The death of Nature, Carolyn Merchant[v] relit l’histoire de l’essor de la méthode scientifique moderne comme un moment charnière tant dans le rapport à la nature que dans le rapport aux femmes. Merchant voit dans la révolution scientifique, et plus spécifiquement dans la philosophie mécaniste cartésienne, une remise en question profonde de la conception « organique » qui prévalait antérieurement. A la vision des femmes et de la terre comme nourricières, est supplantée une vision mécaniste qui ouvre la voie à une exploitation décomplexée de la nature, libérée des contraintes éthiques qui étaient associées à la conception organique de la nature. Elle décèle dans l’œuvre de Bacon, considéré comme le père fondateur de la méthode expérimentale moderne, une imagerie sexuelle brutale, l’idée étant de contraindre la nature et de pénétrer ses secrets cachés, à l’image d’une femme qu’on viole. Ainsi levées, les contraintes qui pesaient sur l’exploitation de la terre ont laissé le champ libre aux autorisations légitimant le « viol de la nature pour le bien des hommes »[vi].

L’imagerie décortiquée par Merchant regorge également de références aux méthodes d’inquisition prévalant lors de la chasse aux sorcières. Souvent relégué au folklore ou à l’anecdotique, ce moment clé de notre histoire a été exhumé par l’écoféministe Starhawk, l’une des premières a avoir pointé l’ampleur du phénomène et son lien avec l’expropriation de la paysannerie européenne et l’origine du capitalisme[vii]. C’est sur cette histoire que revient Federici dans son livre Caliban et la sorcière[viii] dont la visée principale est de revisiter le développement du capitalisme depuis une perspective féministe. Federici n’aborde pas directement la question de l’articulation femme/nature, son travail est cependant une source d’inspiration importante pour le mouvement écoféministe dans le sens où il met à plat, de manière à la fois documentée et percutante, le bouleversement majeur qu’a constitué la persécution de centaines de milliers de sorcières à l’aube de l’époque moderne. Elle démontre que la chasse aux sorcières des XVIème et XVIIème siècles a été aussi importante pour le développement du capitalisme que l’expropriation de la paysannerie européenne et la colonisation. Cette guerre menée contre les femmes est notamment expliquée par le fait que, dans la société capitaliste, le corps a été pour les femmes le terrain de leur exploitation, celui-ci ayant été approprié comme moyen de reproduction. La révolution industrielle s’est construite sur ces bases : la terre et les femmes ayant été réduites à des ressources productives ou reproductives.

Suite à cette relecture de l’histoire, renouer avec la figure de la sorcière prend un sens particulier. Comme le note Emilie Hache, c’est « une façon de reprendre contact avec soi et le monde, en se reconnectant avec son histoirE, avec l’échec historique des femmes devant la guerre que leur a déclaré le capitalisme, mais donc aussi avec leurs peurs – peur d’être rejetée, peur d’être agressée, peur d’être méprisée, etc – une façon de se reconnecter à ses émotions, à son propre jugement, à sa propre expérience et finalement à son propre pouvoir »[ix]. Pour une écoféministe comme Starhawk, la figure de la sorcière invite également à se réapproprier notre lien au vivant, à oser écouter et déployer cette sensation retrouvée de faire charnellement partie de ce monde[x].

Le lien intime à la terre : une invitation doublement audacieuse

L’acharnement critique dont a fait l’objet l’écoféminisme pourrait être interprété comme une manière d’avoir fait payer à ce mouvement son audace. C’est en effet un mouvement d’action et de pensée qui a bousculé les codes de l’activisme et de la pensée militante en allant chercher du côté du corps, de l’articulation femme/nature ou de la spiritualité, faisant fi de toute « autorisation » de la part des écologistes, des féministes ou de l’académie[xi].

Oser l’intime en écologie

L’écoféminisme pose la question de la place de l’intime dans le mouvement écologiste. Les mobilisations écoféministes des années 80 ont constitué une source d’inspiration importante à cet égard, en révélant notamment la dimension profondément subversive des émotions quand celles-ci sont exposées sur la place publique. Vécues et exprimées collectivement, des émotions comme le désespoir ou le sentiment d’impuissance peuvent se métamorphoser en sources d’action et de puissance. Connue pour avoir cheminé sur cette question spécifique du désespoir environnemental, Joanna Macy invite à ne pas rejeter ou mettre de côté la souffrance ressentie pour le monde mais au contraire à l’honorer, car celle-ci découle de notre profonde interconnexion avec le reste du monde[xii].

La question ainsi ravivée est celle du type de relation que nous entretenons avec le reste du vivant, les « autres qu’humains ». Sur quel mode se relie-t-on? L’écologie renvoie-t-elle avant tout un enjeu de gestion (comment gérer de manière optimale des ressources naturelles) ou de morale (sur quels principes généraux faire découler nos comportements) ? Dès lors que nous prenons en compte la question ontologique de notre (non) séparation du monde vivant, un autre type de ressort se laisse entrevoir: une action non pas guidée par la volonté de gérer ou d’avoir un comportement moralement aligné mais par le type d’attention et de soin que requiert une relation entretenue avec un proche, une relation d’amitié, d’attachement, d’intimité.

Cette réflexion m’amène à tisser un lien entre l’écoféminisme et le mouvement de l’écologie profonde, dont les affinités sont importantes comme le laissent transparaître les nombreux débats académiques et ce malgré leur mise en lumière des points de divergences[xiii]. Quelle est donc cette « profondeur » de l’écologie profonde ? Selon David Abram, auteur du passionnant essai Comment la terre s’est tue[xiv], c’est le type de connaissance et de relation qu’on tente d’y déployer : une manière d’appréhender et de ressentir qui ne nous coupe pas, ne nous extrait pas de notre expérience palpable de faire pleinement partie de la toile du vivant, par opposition à un mode de connaissance détaché et impartial tel qu’idéalisé dans le monde moderne[xv]. Les partisan.e.s du mouvement de l’écologie profonde sont avant tout motivé.e.s par des affects forts et un attachement aux lieux. Selon le philosophe Arne Naes à qui l’on doit l’appellation de deep ecology, « nous n’avons pas seulement besoin d’apprendre à penser différemment notre rapport à la Nature, mais encore d’apprendre à sentir et à agir différemment. Les changements politiques nécessitent des changements affectifs en nous »[xvi].

Cette importance accordée au lien intime implique de transformer notre conception de la nature. A la vision d’une nature extérieure et objectivable, telle que transmise dans les courants dominants de l’écologie, il s’agit de supplanter une vision de la nature comme vivante, sensible, intelligente, animée et pourquoi pas sacrée. Parler de « terre mère » ou de communautés incluant les « autres qu’humains », c’est s’ouvrir à la possibilité d’une autre forme de rencontre, élargir le champ de notre expérience relationnelle, desserrer, un tant soit peu, l’étau du dualisme.

Oser l’attachement à la terre et au corps dans le féminisme

Lier femmes et nature dans une même revendication n’a pas été sans soulever une grande méfiance chez les féministes héritières d’une longue tradition visant à déconstruire l’idée d’essence ou de nature féminine. Déjà bien avant Simone de Beauvoir et son fameux « on ne naît pas femme, on le devient», se développait l’idée d’une société qui façonne la femme dès le plus jeune âge. Ces féministes s’opposant à l’idée que les femmes sont plus proches de la nature que les hommes, il n’est pas étonnant que la nature ait traditionnellement été perçue comme un piège, une manière de justifier la domination patriarcale[xvii]. Affirmer qu’il n’y a pas de nature féminine a en effet été profondément émancipateur. En même temps, cette émancipation s’est « conçue sous la forme d’un arrachement, passant par le rejet de tout ce qui nous rattache à notre corps, au biologique, à la nature »[xviii]. Il va sans dire que toute célébration d’un attachement à la terre a de la sorte été vue comme un facteur de domination et d’aliénation.

Or les écoféministes ne veulent pas de cet arrachement ! Au contraire, elles voient dans ce dernier l’une des causes de la situation catastrophique que nous connaissons actuellement. Au lieu de délier, il s’agit de transformer notre perception et notre expérience de ce lien, de revendiquer ce qui nous lie à la nature et au vivant, peu importe que l’on se vive femme, homme ou d’une autre identité de genre[xix]. Et cela passe nécessairement par une revalorisation de la nature, en la pensant en dehors et au delà de la coupure nature/culture.

Nous couper de la terre, c’est aussi nous couper de nous-mêmes. Ainsi, transformer notre rapport au vivant appelle à une revalorisation du corps, voire (quelle audace !) à une célébration du corps féminin.  Que s’est-il passé pour qu’un tel éloge du corps soit devenu impossible ? Cette impossibilité révèle l’extrême violence de cette culture qui nous contraint à dénigrer notre corps, à choisir entre un corps sans esprit ou un esprit sans corps[xx]. De cette revalorisation du corps féminin ne découle pas pour autant un éloge des rôles, comportements ou tempéraments associés à la femme comme autant d’essences ou de loi biologiques[xxi]. L’écoféminisme nous offre un beau dé-nouement: défaire ce nœud opposant de manière réductrice la volonté de déconstruction au service de l’émancipation et le souci d’une vie incarnée, charnellement engagée dans ce monde. Quel soulagement !

Oser déployer sa sensibilité, c’est notamment se glisser au plus proche de son corps, l’écouter et l’accueillir dans toutes ses spécificités : ses attributs féminins, mais aussi sa forme parfois inconfortable, son âge et son histoire, les désirs qui lui sont propres. C’est se prémunir contre l’idéalisation : du corps qui correspondrait à un canon de beauté, ou dont la seule grande réalisation serait d’enfanter. C’est aussi peut-être explorer d’autres rapports à soi que celui de l’instrumentalisation, là où la réappropriation du corps se résumerait à de la maîtrise (par exemple dans une visée d’indépendance sexuelle ou d’autonomisation par rapport au monde médical). Qui que l’on soit, d’où que l’on parte, célébrer une profonde intimité dans le lien au corps ne devrait pas être considéré comme impliquant nécessairement les « il faut » de l’essentialisme[xxii].

On décèle donc dans l’écoféministe une invitation à reprendre contact, à retrouver un lien d’intimité avec la terre : déployer sa sensibilité, oser l’attachement, se laisser toucher. Mais l’intimité a-t-elle sa place en politique ?

Le lien intime à la terre, quel rapport au politique?

« Pour celles d’entre nous qui tentent de créer cette nouvelle politique, c’est comme une quête perpétuelle de la grâce ou une formule permettant de connecter les êtres humains avec ce qu’il y a de plus profondément sensible et de plus profondément vivant en eux-mêmes » (Ynestra King[xxiii])

L’aspiration à la reconnexion relèverait-elle uniquement du domaine individuel, du développement personnel? Considérer cette dimension comme apolitique ou dépolitisante constitue de fait l’une des principales critiques adressées par l’écoféminisme social à l’écoféminisme culturel. Ainsi les explorations sensorielles, émotionnelles, intuitives ou spirituelles ne relèveraient que d’un exercice de transformation personnelle, inapte à ouvrir la voie d’un changement politique et social.

Tout en reconnaissant la pertinence que pourrait revêtir une telle critique dans des situations précises, sa généralisation s’appuie sur une vision réductrice de l’écoféminisme culturel, et du politique. Sans épuiser ici la question d’un nécessaire redéploiement de la notion de politique, je nommerai deux pistes allant dans ce sens : une centrée sur l’importance de la dimension culturelle, l’autre sur le niveau individuel de l’engagement politique et social.

Les relectures écoféministes de l’histoire ayant contribué à révéler la rupture historique et culturelle que constitue la vision de l’humain comme séparé du reste du vivant, elle nous amène à intégrer la reconnexion dans une visée plus large de transformation culturelle. En ces temps qui révèlent les limites des ressorts gestionnaires et moraux de l’écologie,  ne sommes-nous pas appelé-e-s à une transformation encore plus exigeante, un basculement de type ontologique ? Transformer nos manières d’être au monde ainsi que les valeurs qui guident notre société relève d’une transformation culturelle profonde. La reconnexion devient politique dès lors qu’elle se trouve associée à cette visée de transformation du monde et qu’elle s’articule, à ce titre, à des propositions portées collectivement.

Renouer un lien intime à la terre peut également être au service de l’engagement social et politique. Comme l’écrivent Iris Derzelle et Charlotte Luyckx, « en nous ouvrant à ce qui nous touche au plus profond, nous nous rapprochons de notre rapport le plus intime à la vie, ancre solide à laquelle amarrer notre engagement militant »[xxiv]. Elargir la communauté dans laquelle nous nous insérons, la voir et la ressentir comme étant constituée d’humains mais aussi d’autres qu’humains, peut renforcer notre désir de prendre part, tout en nous donnant d’autres assises. Se connecter à la terre, c’est ressentir dans notre chair que nous faisons pleinement partie de ce monde et ainsi se laisser toucher, déployer notre empathie, et, dans le même temps, notre souffrance, notre colère. Or quand elles sont accueillies et pétries collectivement, ces émotions nous mettent en mouvement. La terre nous offre d’ailleurs des lieux de reliance pour se déposer, composter, retrouver de l’élan. Plus le lien à la terre s’approfondit et se consolide, plus il peut également nous faire entrer dans une zone de confiance quant à la nécessité de l’engagement. Cette confiance ne réside plus nécessairement dans la perspective de résultats, elle s’ancre dans la certitude que l’engagement fait sens.  La conviction devient profondément intime[xxv] et à ce titre puissante et durable.

L’intime ne se réduit pas à l’individuel. C’est un mode de rapport au monde à se réapproprier collectivement, au travers de langages renouvelés, d’imaginaires et de pratiques collectives participant d’un effort de transformation du monde. Face au rouleau compresseur d’un monde qui écrase, réduit et oppresse tout en nous y rendant aveugles, nous avons plus que jamais besoin d’accueillir une diversité de points de vue et de pratiques au sein de nos mouvements. Dépasser le dualisme, c’est aussi s’ouvrir à la perspective que l’émancipation soit à la fois psychologique et sociale, personnelle et politique, ces dimensions se soutenant l’une l’autre. Plus foncièrement, l‘exploration de diverses formes de rencontre au vivant nécessite un renouvellement de nos manières d’envisager et de nommer ces rapports, et donc de concevoir l’écologie politique. Définitivement, et c’est heureux, cette époque exige de nous l’audace et la vitalité du politiquement insolite !

Notes

[i]En attestent autant la traduction récente de plusieurs ouvrages de référence que la multiplication des conférences, ateliers et évènements écoféministes.

[ii]Mise à part la perspective commune d’une destruction croisée des femmes et de la nature, identifier une proposition centrale à l’écoféminisme est une tâche nécessairement vouée à l’échec, voire non respectueuse de la profonde diversité de ce mouvement.

[iii]La distinction entre ces trois niveaux s’inspire, et revisite en partie, les trois « régimes d’engagement » définis par le sociologue Laurent Thévenot : régime de la justification, régime du plan, régime du proche. Voir Thévenot, L. (2006) L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement, Paris, La Découverte.

[iv]Carlassare, E. (2016) ‘L’essentialisme dans le discours écoféministe’, In Hache, E. (ed) Reclaim. Recueil de textes écoféministes. Paris, Cambourakis.

[v]Merchant, C. (2016) ‘Exploiter le ventre de la terre’, In Hache, E. (ed) Reclaim. Recueil de textes écoféministes. Paris, Cambourakis..

[vi]Ibid, p. 157.

[vii]Starhawk (2015) Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique, Paris, Cambourakis.

[viii]Federici, S. (2014) Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Genève, Paris, Marseille, Entremonde et Senonevero.

[ix]Hache, E. (2016) ‘Reclaim Ecofeminism!’, In Hache, E. (ed) Reclaim. Recueil de textes écoféministes. Paris, Cambourakis, p. 39.

[x]Starhawk, op.cit.

[xi]Hache, E., op.cit.

[xii]Macy, J. & Johnstone, C. (2018) L’espérance en mouvement, Genève, Labor et fides.

[xiii]Les débats académiques entre écologie profonde et écoféminisme ont fait couler beaucoup d’encre. Selon Ariel Salleh, “alors que l’écoféminisme et l’écologie profonde partagent un engagement à surmonter la division conventionnelle entre l’humain et la nature, une différence majeure est que l’écologie profonde apporte peu d’analyse sociale à son éthique environnementale » (Salleh, A. K. (1984) ‘Deeper than Deep Ecology: The Eco-Feminist Connection’, Environmental Ethics, 6, p. 339). L’écologie profonde a été critiquée pour se focaliser sur la question de l’anthropocentrisme au détriment de l’androcentrisme et, plus généralement, d’avoir négligé une lecture sociale et politique davantage attentive aux diverses formes de domination.

[xiv]Abram, D. (1996) The spell of the sensuous, New York and Toronto, First Vintage Books Edition (Préface d’Isabelle Stengers et Didier Demorcy).

[xv]Abram, D. (2014) ‘On Depth Ecology’, The Trumpeter, 30.

[xvi]Naes, A. (2017) Une écosophie pour la vie. Introduction à l’écologie profonde, Paris, Editions du Seuil, p. 313.

[xvii]Larrère, C. (2017) ‘L’écoféminisme ou comment faire de la politique autrement’, Multitudes, 67, 29-36.

[xviii]Hache, E., op. cit.

[xix]Cela n’a pas été compris par une grande partie des féministes de l’époque, notamment par les féministes matérialistes françaises, qui ont accusé les écoféministes d’essentialisme (c’est-à-dire de l’idée qu’il existerait une nature féminine par essence – et, à l’inverse, d’une nature masculine en soi).

[xx]Hache, E., op. cit.

[xxi]Ici ce n’est pas la biologie qui est en cause mais bien les lois et leur corollaire de déterminisme. En effet, il ne s’agit pas de contester les liens qui unissent les humains à la la «nature » mais bien une conception de la nature comme étant régie par des lois. Or, comme le note Stengers, les évolutions de l’écologie scientifique amènent à un effacement de la notion de loi au profit des notions de processus, d’évènements, de métamorphoses,… Selon ce nouveau point de vue, il ne s’agit plus de comprendre un comportement comme étant « déterminé par », « résultante de ». Le qualificatif  « naturel » se décharge de sa connotation mécanique et déterministe. Voir Stengers, I. (2019) Résister au désastre. Dialogue avec Marin Schaffner, Marseille, Wildproject.

[xxii]Ne pas dénigrer l’intime c’est d’ailleurs aussi veiller à ne pas dénigrer les registres discursifs qui, telle la poésie, permettent de l’aborder. A cet égard, Carlassare montre comment la critique essentialiste adressée à l’écoféminisme culturel « participe d’une bataille au sein de l’écoféminisme pour maintenir les pratiques discursives hégémoniques en privilégiant les régimes de connaissance matérialistes plutôt qu’intuitifs et spirituels » (Carlassare, E., op.cit, p. 339). Paradoxalement, le recours au qualitatif « essentialiste » engendrerait marginalisation et effacement de la différence.

[xxiii]King, Y. (2016) ‘Si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution’, In Hache, E. (ed) Reclaim. Recueil de textes écoféministes. Paris, Cambourakis.

[xxiv]Derzelle, I. & Luyckx, C. (2017) ‘Quatre clés pour entrer dans la danse’, Etopia.

[xxv]A ce propos, voir également la notion d’« éthique de l’immanence » de Starhawk et sa distinction entre intégrité intime et autorité externe (Starhawk, op. cit., p. 84).


Laura Silva Castañeda est chercheuse in-terre-dépendante. En tant que docteure en études du développement et sociologue de l’environnement, elle a étudié le phénomène des accaparements de terre en mettant en lumière les oppressions et réductions à l’œuvre dans divers dispositifs de gouvernance foncière et de conservation environnementale. De retour à des terrains proches, géographiquement et éthiquement, elle s’intéresse aujourd’hui aux mouvements sociaux qui placent l’intime au cœur de l’écologie tels les mouvements de l’écologie profonde et de l’écoféminisme. Elle prend part à ces mouvements notamment comme facilitatrice d’ateliers de Travail qui Relie, approche développée par Joanna Macy.

Remerciements

Cet article a bénéficié des commentaires exigeants, enthousiastes et très stimulants de Bénédicte Allaert, Jérémie Cravatte, Emeline De Bouver, Isabelle Delforge, Julien Didier, Delphine Masset, Danielle Ruquoy et Vincent Wattelet.

Credit image de couverture : © MerakiLabbe2020 (merakkilabbe.ca)

Premières bourses « racines et pollens » délivrées par la fondation Mycelium

Premières bourses « racines et pollens » délivrées par la fondation Mycelium

Après plus d’un an de conception du projet, la Fondation Mycelium a pu finalement réaliser sa première distribution de bourses « Racines et Pollens », qui sont des bourses ponctuelles d’un montant variable (aux alentours d’entre 5 000 et 10 000€)!

Cet appel a recueilli beaucoup de demandes d’une grande qualité et émanant de divers collectifs et associations connues ou nouvelles, ce dont nous nous réjouissons! Face à ce grand nombre de demandes, le CA de la fondation a décidé de libérer 75 000€ et pas 35 000€ comme initialement prévu, ce qui a permis au conseil d’octroi de financer les initiatives suivantes : le réseau belge d’Ecopsychologie, le Climate Justice Camp, le Poisson sans Bicyclette, Construire un Déclin, Feros, « Bâtir une île et élever des palmiers« , Monnaie Libre, les Amis de la Terre, Communa, l’Université du Nous et la Cité s’invente.

Plus d’informations sur les projets soutenus seront disponibles dès la sortie du site web de la fondation Mycelium et un nouvel appel à financements sera lancé d’ici le mois de septembre, restez donc aux aguets!

Pour rappel, ces bourses sont destinées à soutenir des projets « œuvrant à la création, la défense et le développement de sociétés tournées vers le soutien de toutes les formes de vie humaine et autre qu’humaine », en accord avec la vision générale du projet Mycelium et l’éthique de la fondation Mycelium.

Plus spécifiquement, la Fondation Mycelium cherche à soutenir des projets qui permettent de créer plus de liens au sein et entre nos mouvements, qui développent des visions audacieuses ou radicales, qui explorent les marges de nos mouvements et/ou qui ne peuvent pas facilement bénéficier d’autres sources de financement, publics ou privés. Ces fonds peuvent être délivrés à une organisation, un collectif ou directement à une personne, en étant au service d’un ou plusieurs projets collectifs.

Pour plus d’informations, vous pouvez également consulter le ROI (en cours de finalisation) de la Fondation et poser vos questions à boursefondation@mycelium.cc.

Black Lives Matter : pour les écologistes, le silence ne doit plus être une option

Black Lives Matter : pour les écologistes, le silence ne doit plus être une option

Face à l’indignation généralisée causée par la mort de George Floyd et aux mobilisations importantes ayant lieu aux États-Unis et dans le monde, nous voulons questionner le silence de beaucoup de mouvements écologistes au sujet des questions de racisme et de violences policières. Plus qu’un soutien timide, il est nécessaire selon nous que les mouvements écologistes apprennent à se positionner sur ces questions et à prendre part activement à la lutte contre le racisme, mais sans y voler la place des personnes concernées. Voici pourquoi.

Vous avez difficilement pu rater l’information : le 25 mai dernier, George Floyd était assassiné à Minneapolis par un policier le maintenant à terre jusqu’à l’étouffer et le tuer. Ce crime n’est malheureusement qu’un seul cas parmi un longue liste de personnes noires tuées aux États-Unis par la police, après Breonna Taylor, Tony McDade, Ahmaud Arbery et bien d’autres avant elles et eux.

Mais celui-ci a été le déclencheur d’une vague d’indignation et de protestation très forte aux États-Unis, où d’énormes manifestations et mouvements de révolte ont lieu dans plus de 300 villes américaines dans les 50 états. Au nom du slogan et du mouvement Black Lives Matter, ces millions de personnes demandent que justice soit faite et que cessent les crimes répétés et impunis contre des personnes noires, qui font face à un risque d’homicide par la police beaucoup plus élevé que le reste de la population.

Alors que de très nombreux mouvements sociaux à travers le monde ont montré  leur soutien au mouvement Black Lives Matter, on peut observer un silence assez important dans les mouvements écologistes, peu habitués à parler de violences policières ou de racisme systémique. Pourtant, nous pensons que rester silencieux.se.s face à ces questions n’est plus une option, y compris lorsque notre engagement social se concentre sur les questions écologiques et peut-être surtout pour cette raison.

Derrière un soutien de façade, la difficulté à réellement prendre position

Beaucoup de militant.e.s écologistes se considèrent « progressistes », se proclament en soutien d’une plus grande égalité et contraires aux idéologies racistes et suprémacistes. De même, les mouvements écologistes ne sont en général pas considérés a priori comme étant hostiles à la lutte contre le racisme, hormis des franges conservatrices ou réactionnaires dont il ne faut pas nier l’existence et la capacité de nuisance.

Pourtant, il est encore souvent compliqué d’obtenir des prises de position claires au sein de beaucoup de mouvements et d’organisations écologistes ou environnementalistes et les personnes qui tentent de faire bouger les lignes font souvent face à des arguments tels que « ce n’est pas notre priorité principale », « ça risque de diviser nos membres »,  « l’écologie doit être un combat pour tout le monde », « c’est évident qu’on n’est pas racistes » ou encore « oui c’est important, mais la réelle urgence c’est le changement climatique ».

Le débat en restera souvent là, surtout quand la question n’est soulevée qu’à l’occasion d’événements faisant la une de l’actualité, tels que la mort de Georges Floyd ou des insultes lors d’un festival de musique, puisque, depuis la perception des personnes qui n’en font pas l’expérience, en-dehors de ces événements épisodiques, le racisme n’existe pas au jour le jour.

Selon nous, plus qu’un problème de priorité dans l’agenda, il apparait à travers ces attitudes que nos mouvements sont en fait au mieux ignorants ou au pire mal à l’aise avec la question du racisme, quand il ne contribuent pas eux-même à invisibiliser la lutte antiraciste comme lors de l’action « Occupy for Climate » organisée en dernière minute le même jour que la manifestation nationale contre le racisme, en mars 2019. On peut aussi y déceler la peur d’offusquer une partie de nos bases militantes, qui se pense sans doute ouverte d’esprit mais qui sera vexée lorsqu’on aborde le privilège lié au fait d’être blanc.he ou aura des difficultés à concevoir l’importance de combats antiracistes actuels, tels que la dénonciation du racisme derrières des figures folkloriques et carnavalesques, le démontage de statues glorifiant l’histoire coloniale de la Belgique ou la lutte contre les violences policières auxquelles sont confrontées les personnes racisées (c’est-à-dire qui sont victimes de racisme).

L’écologie sans l’antiracisme, un non-sens

En choisissant de ne pas parler de cette question, nous nous tirons pourtant une balle dans nos pieds écologistes, car nous ne comprenons pas à quel points les causes écologistes, décoloniales et antiracistes sont liées à leurs racines, pour trois raisons au moins.

Premièrement, quand nous critiquons les modèles de développement capitalistes et fondés sur la croissance comme étant les principaux responsables des crises écologiques, nous oublions trop souvent que le capitalisme n’a pu mener une telles entreprise de destruction qu’en étant étroitement lié à la colonisation et l’exploitation de peuples et des territoires hors de l’Europe. Malcolm Ferdinand rappelle ainsi dans son essai « une écologie décoloniale » à quel point il est important de comprendre que les racines de la destruction écologique se trouvent dans le développement d’un « habiter colonial » de la terre, qui réduit la terre, les femmes et les populations non-blanches à l’état d’objets pour se permettre de les exploiter. La colonisation a engendré la déforestation des forêts tropicales, l’exploitation de millions d’êtres humains, le développement de monocultures intensives et a posé les bases actuelles de la mondialisation. Pour justifier cette entreprise de domination, il fallait aussi un argument civilisationnel, et c’est à ce moment que le racisme moderne a été construit comme un système de valeur permettant de justifier la domination et l’exploitation des populations réduites en escalavage. 

Deuxièmement, par son ambition universaliste, l’écologie (et encore plus les mouvements de luttes climatiques) se veut une cause qui concerne l’entièreté de la population, puisque nous serions  « tous dans le même bateau » face aux catastrophes écologiques et climatiques. Cette lecture de la situation se veut certes altruiste, mais elle occulte le fait que les catastrophes écologiques frappent toujours plus vite et plus fortement les populations paupérisées et marginalisées, à l’échelle du monde et au sein de chaque pays ou région. Cela inclut les femmes, les personnes LGBTQI+, les populations indigènes,…ainsi que les personnes non-blanches, en particulier noires. Les effets du racisme sont structurels et multiples et affectent la santé physique, la santé mentale, l’accès aux études, à un emploi, à un logement décent, et à un espace public non-menaçant. Tous ces facteurs renforcent très fortement la vulnérabilité des personnes racisées, qui souffrent avant d’autres de canicules, de pénuries alimentaires, de la sécheresse ou encore des traumatismes psychiques causés par ces catastrophes, qui sont renforcés par les traumatismes issus du racisme . Nous devons donc comprendre que lutter contre les effets destructeurs de  futures catastrophes écologiques passe dès maintenant par la lutte contre la marginalisation et l’exclusion de groupes sociaux entiers, y compris en Belgique.

Enfin, il est aisé de constater que les mouvements écologistes sont très majoritairement composés de personnes blanches de classe moyenne et supérieure. On entend souvent que cette homogénéité sociale serait due au manque d’intérêt des personnes non-blanches, qui ne partageraient pas la même conscience écologique (par un argument issu du racisme culturel) ou parce qu’elles auraient d’autres sujets de préoccupation plus urgents (ce qui serait en fait déjà complètement légitime). Or, de récentes enquêtes menées aux États-Unis montrent que les personnes non-blanches se déclarent en général plus préoccupées par les questions environnementales que les personnes blanches. En réalité, avoir des difficultés à obtenir un emploi ou un logement décent n’empêche pas de se soucier de la qualité de l’air qu’on respire, ces questions peuvent au contraire se renforcer.  Si des personnes intéressées par les questions écologistes ne se retrouvent pas dans nos mouvements, cela signifie que s’y perpétuent des mécanismes d’exclusion et le fait de ne pas vouloir aborder plus clairement les questions de racisme y contribue sans doute. Ce faisant, nos mouvements se coupent d’une partie entière de la population et de ses revendications, maintenant de fait une division bien plus profonde que celle qui serait causée par une discussion inconfortable sur le racisme dans un mouvement majoritairement blanc.

« Ne pas être raciste ne suffit pas, il faut être antiraciste »

Reste maintenant à savoir comment les mouvements écologistes peuvent se rendre activement solidaires de la lutte antiraciste et comment le faire de manière juste, notamment sans reproduire eux-mêmes de dominations qu’ils cherchent à combattre.

Précisons d’abord de ce dont on parle quand on parle de racisme. La plupart des personnes le définissent comme l’expression explicite de haine, de rejet ou de supériorité envers une personne du fait de sa couleur de peau ou de son origine et c’est souvent la notion qui nous a été enseignée, à l’école par exemple. Dans cette optique, la solution privilégiée pour lutter contre le racisme est avant tout d’affirmer l’égalité de toutes les personnes et de rappeler qu’il n’existe pas de races biologiques et donc qu’il n’y a aucune justification à nous traiter différemment selon notre origine ou notre couleur de peau. Cette conception universaliste de l’antiracisme juge nécessaire d’effacer la notion de race pour mieux la combattre et il est d’ailleurs courant de rencontrer des militant.e.s « progressistes » qui refusent d’être assigné.e.s à une appartenance raciale (blanche le plus souvent), qui proclament « ne pas voir les couleurs » ou être des citoyen.ne.s du monde.

Néanmoins, cette conception est de plus en plus jugée insatisfaisante par les personnes subissant le racisme, car en proclamant l’égalité (comme un but déjà atteint) et en effaçant la notion de race, elle en vient à empêcher de nommer le racisme et favorise le déni des dominations toujours existantes. Elle ne permet pas non plus d’analyser les questions de racisme sous un angle systémique, c’est-à-dire en prenant en compte le fait que le racisme ne se limite pas à des actes de haine ou d’agression individuelles, mais inclut aussi des formes collectives, culturelles, institutionnelles ou légales de racisme, qui existent toujours malgré le fait que le racisme soit officiellement condamné par la loi. Par exemple, la faible présence de personnes noires dans les médias, le taux d’emploi plus faible à diplôme égal ou le taux plus élevé de personnes noires tuées par la police sont des manifestations du racisme systémique. Ces formes de racisme sont souvent bien plus complexes à identifier et à combattre, d’autant plus qu’elles peuvent se perpétuer malgré nos bonnes volontés individuelles.

C’est pourquoi il est nécessaire de renouveler notre conception du racisme et de l’antiracisme, pour y inclure la conscience que des siècles de racisme institutionnalisé ne peuvent être effacés d’une seule loi : nous évoluons toujours dans une société raciste, qui organise une hiérarchie entre les personnes, selon leurs traits physiques (ainsi que leur nom ou d’autres caractéristiques reconnaissables) et qui accorde aux personnes perçues comme blanches le statut de norme supérieure, au contraire des personnes perçues comme non-blanches. Cette hiérarchie s’exerce aussi entre les personnes non-blanches et place, partout dans le monde, les personnes noires au plus bas de l’échelle. Si seule une petite minorité de la population croit encore aujourd’hui au concept de race biologique, nous devons reconnaitre que la « race sociale » est une réalité sociologique qui détermine notre société, à travers ses références culturelles, ses normes de beauté, son organisation économique, son système d’éducation ou encore son humour.

On comprend alors que, comme le rappelle puissamment Angela Davis, « dans une société raciste, il ne suffit pas d’être non-raciste, nous devons être antiraciste ». Ceci nécessite un travail actif de déconstruction de mécanismes sociaux, culturels, institutionnels et de schémas inconscients en nous. Dans cette optique, rester silencieux.se.s face aux dominations raciales qui existent dans la société nous rend de facto complices de ces dominations puisque personne ne peut être neutre ou hors du jeu dans une société raciste :  c’est un système qui conditionne l’ensemble de la société et qui nous assigne tou.te.s à des places, dominantes ou dominées.

Prétendre s’extraire seul.e de ce système n’est qu’une illusion réservée aux personnes qui ne subissent pas le racisme et le chemin commence par le fait de reconnaître que, en tant que membres du groupe dominant, nous portons tou.te.s en nous du racisme, puisqu’il est impossible d’évoluer dans une société en étant imperméables à ses normes.  Il s’agit donc d’un chantier qui concerne l’ensemble de la société et appelle toutes ses composantes à prendre leurs responsabilités, même quand nous estimons déjà « ne pas contribuer au racisme ». Voici quelques pistes de réflexion qui peuvent guider nos mouvements dans cette tâche :

  • Agir dans nos propres mouvements et balayer devant notre propre porte, avant de nous féliciter de notre antiracisme à l’extérieur. Comme déjà écrit, un travail important doit être fait pour identifier et combattre les freins multiples empêchant des personnes noires (et non-blanches en général) de se sentir légitimes, comprises et à l’aise dans les mouvements écologistes. Ceci passe par une réflexion sur nos pratiques, mais aussi sur nos discours qui abordent très souvent les questions écologiques depuis le regard des personnes blanches uniquement. Cela passe aussi par le fait d’être conscient.e.s de l’histoire coloniale et raciste des premiers mouvements environnementaux, pour mieux comprendre en quoi aujourd’hui nous pouvons encore développer une vision coloniale de l’écologie, et par la lutte contre les mouvements réactionnaires et racistes se revendiquant de l’écologie. Le privilège blanc se marque entre autre par le fait que des personnes blanches qui parlent de racisme seront plus facilement écoutées par d’autres personnes blanches, ce qui contribue à invisibiliser la voix des personnes concernées par leur propre lutte. Tout en donnant la parole tant que possible à des personnes racisées dans nos mouvements pour lutter contre cette invisibilisation (et pas que pour parler de racisme), nous avons aussi la responsabilité de soulever ces questions dans les espaces où il n’y a que des personnes blanches.
  • Nous solidariser de mouvements antiracistes en cherchant une juste place. Beaucoup de mouvements existants en Belgique menés par des personnes concernées, tels que les mouvements pour les  droits des sans-papiers (privés de droits humains fondamentaux du fait d’une politique migratoire raciste, faut-il le rappeler), les mouvements de lutte contre les répressions policières, des mouvements visant à mieux faire connaître la mémoire coloniale ou à former au militantisme décolonial peuvent avoir besoin de soutien, d’autant plus qu’ils sont en général très mal financés (il est très difficile en Belgique pour une organisation en majorité non-blanche d’obtenir des financements publics), ont un plus faible accès aux médias et font face à des réactions racistes plus violentes lors de leurs actions. Néanmoins, nous devons faire attention à nos réflexes paternalistes ou de « sauveur blanc » et penser à des formes de solidarité qui ne soient pas faites pour nous mettre en avant et voler ainsi la lutte aux personnes premièrement concernées. Cela signifie entre autres de vérifier qu’en cas d’actions de solidarité, ou d’alliances entre plusieurs organisations, les personnes non-blanches disposent bien du leadership et de la capacité de décision stratégique, étant celles qui seront touchées par les potentiels bénéfices de l’action ou en payer le coût s’il y a un retour de bâton. Dans un récent post sur les réseaux sociaux, Aïda Yancy, militante noire antiraciste, queer et féministe, dénonçait le danger de l’alliance performative en expliquant que les premiers appels à manifester au nom de Black Lives Matter en Belgique ont été lancés par des personnes non-noires, éblouies par la visibilité soudaine de cette cause mais qui, en agissant sans concertation avec les personnes concernées, invisibilisent les organisations noires impliquées depuis de nombreuses années sur ces questions et ne mesurent pas le risque que représente pour les personnes noires une telle manifestation non autorisée en période de confinement.
  • Questionner nos notions souvent simplistes de violence et de non-violence.  La question de la non-violence est assez centrale au sein de beaucoup de mouvements écologistes, de même qu’au sein de beaucoup de mouvements antiracistes. Toutefois l’idée de non-violence peut exprimer des choses très différentes d’une personne à l’autre, d’un mouvement à l’autre et on a pu voir ces derniers mois des mouvements écologistes être critiques envers les stratégies utilisées par d’autres mouvements sociaux, tels que les gilets jaunes ou ici lors des manifestations aux États-Unis. Comme le note Juliette Rousseau, la non-violence ne doit jamais s’envisager comme un impératif moral fixe et détaché des violences systémiques que nous subissons ou dont nous profitons, selon qu’on fait partie d’un groupe dominé ou dominant. Ainsi, juger de la violence de mettre le feu à du mobilier urbain, sans vouloir regarder la violence quotidienne infligée à des personnes pauvres ou racisées, nous cantonne à une vision de la non-violence au service de l’ordre social en place, comme nous le rappelle aussi Starhawk. Cette position est d’autant plus violente, quand nous le faisons au nom de leaders de luttes antiracistes ou anticoloniales, tels que Rosa Parks ou Martin Luther King, en ne retenant qu’une lecture simpliste de leurs propos et en oubliant qu’iels étaient actif.ve.s dans des mouvements plus larges, qui développaient différentes stratégies de lutte. Le discours théorique binaire sur violence et non-violence doit donc laisser la place à des discussions ouvertes sur les différentes stratégies, leurs risques et opportunités, en gardant toujours à la conscience que la répression policière et judiciaire sera toujours plus dure envers les personnes racisées, ce qui nécessite de leur donner une voix prépondérante dans ces discussions.
  • Questionner la police, dans son fonctionnement, mais aussi dans son rôle. Comme le révèle l’assassinat de Georges Floyd et bien d’autres avant lui et après lui, les violences policières sont au cœur de la problématique du racisme. Les violences policières ne peuvent être  résumées à des actes individuels de dérapages commis par quelques « pommes pourries » comme on l’entend trop souvent. Si ces violences n’étaient le fait que de quelques individus isolés, elles auraient été condamnées et stoppées depuis longtemps et ces actes ne peuvent être commis à répétition que parce qu’il y a une impunité et un silence de la part des collègues, de la hiérarchie et de la société. Nous devons donc interpeller l’institution policière dans son ensemble, ainsi que les autorités politiques qui la dirigent, pour entamer un travail de déconstruction du racisme au sein de la police (qui s’exerce d’ailleurs aussi envers les personnes racisées y travaillant). Néanmoins, cette réflexion sera toujours insuffisante si nous n’y incluons pas également une réflexion plus fondamentale sur les rôles et outils de la police. Comme le démontrent magistralement Assa Traoré et Angela Davis, la police est fondamentalement construite comme une organe répressif au service d’un système de justice carcéral, qui reproduira toujours des dominations d’ordre raciales ou  sociales. Angela Davis estime que « ce dont il s’agit, c’est de penser l’abolition de la police en tant que mode de sécurité », ce qui nous oblige à penser des modes de sécurité non militarisés qui nous protègent réellement tou.te.s, dans une perspective antiraciste, mais aussi féministe et anticapitaliste.
  • Explorer les croisements féconds entre analyses antiracistes, décoloniales et écologistes. Reconnaître la profonde imbrication de ces questions permet d’ouvrir à des champ fertile d’analyses et à de nouvelles perspectives de lutte. C’est ce que fait le mouvement de justice environnementale, créé à la fin des années 80 aux États-Unis, qui met à jour un racisme environnemental en montrant que les communautés non-blanches sont plus exposées à des environnements pollués ou toxiques et voient leurs revendications à un environnement sain moins entendues que les communautés blanches. Malcolm Ferdinand quant à lui propose de penser de manière commune les luttes écologistes et les luttes décoloniales, pour penser la « double fracture » environnementale et coloniale. Il nous invite à envisager des manières de « faire-monde » entre « celles et ceux qui, humains ou non-humains, trouveront des formes de vie et d’action qui rassemblent, contre toute éthique coloniale ou esclavagiste ». Ces analyses sont encore trop peu connues et diffusées dans l’espace francophone et il est nécessaire de soutenir plus de recherches dans ce domaine, en étant à nouveau attentif.ve.s à ce qu’elles ne soient pas menées que par des personnes blanches.

Ce ne sont ici que des premières pistes d’action, qui impliquent pourtant déjà beaucoup de travail et de questionnements. Tant d’autres choses méritent d’être écrites et nos mouvements majoritairement blancs ont un énorme déficit de connaissance et de pratique en ce qui concerne les questions antiracistes ainsi que sur les croisements entre écologie et questions raciales, ce qui doit nous encourager à continuer à nous documenter et nous questionner, surtout quand nous ne subissons pas directement le racisme. N’oublions pas à ce sujet qu’avoir le choix de nous éduquer sur les questions de racisme est en réalité un privilège, face à toutes les personnes qui n’ont pas eu le choix de l’apprendre à travers leurs corps et les violences physiques et mentales subies depuis leur naissance. Faisons-en donc bon usage.

Ecrit par Julien Didier

Merci à Bénédicte Allaert, Betel Mabille et Marc Decitre pour leur relecture attentive et leurs remarques très pertinentes.

Pour continuer la réflexion :

Crédit Image : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Black_Lives_Matter_Protest.jpg ( Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 Generic )

Comment s’orienter pendant et après la pandémie

Comment s’orienter pendant et après la pandémie

Quelques pistes de réflexion et invitations pour les mouvements écologistes

Version téléchargeable ici.

A travers cet article, le cercle cœur de Mycelium veut partager quelques éléments de réflexion à destination des mouvements écologistes et sociaux sur la pandémie du Covid-19, sur la manière dont cet événement bouscule ou au contraire renforce nos réflexions politiques et sur les revendications que portent nos mouvements. Cette note veut nous aider à « nous orienter », c’est-à-dire nous donner quelques repères, quelques indications et points de vue qui peuvent guider nos actions dans les prochains mois. Nous ne prétendons certainement pas être exhaustifs, mais plutôt pointer certaines lignes de force et aussi nommer des points encore aveugles de nos réflexions actuelles.

Un tel confinement met à l’épreuve les mouvements sociaux du fait de nombreuses situations d’urgence à traiter (pour les syndicats, les services sociaux, les collectifs autonomes de solidarités,…) et du fait de la difficulté de se réunir et de s’organiser. Il est plus difficile de libérer du temps pour produire une analyse critique de la situation, à rassembler les informations sur les situations de terrain et pour élaborer des mobilisations. Pendant un certain temps, nous ne pourrons par exemple pas manifester massivement dans les rues et de nombreux autres modes d’action seront aussi rendus difficiles ou impossibles. Tandis que les mouvements sociaux sont en train d’essayer de s’adapter à ces réalités, il nous parait nécessaire de trouver des moyens de nous faire toujours les relais des besoins sociaux qui s’expriment, ce qui doit nous pousser à être d’autant plus attentif.ve.s, à chercher à voir clair durant cette période et à orienter nos actions de manière choisie.

Il s’agit bien sûr de garder une humilité et une curiosité, sans prétendre tout savoir, ou savoir exactement quoi faire, quand ou comment le faire, même si la situation actuelle donne raison sur de nombreux points à un grand nombre de revendications historiques des mouvements sociaux.

Nous proposons cette orientation en trois parties : penser le pendant comme préfiguration de l’après, porter d’autres récits pour des futurs désirables et enfin orienter un redéploiement vers des sociétés du soin et de la résilience.

1. Penser le pendant de la pandémie comme préfiguration de l’après ou l’idée que « l’après » est déjà là.

Depuis le début de la phase aigüe de la pandémie du Covid-19 et de l’implémentation de mesures de confinement dans les pays Européens, on peut lire de très nombreuses tribunes invitant à se saisir de l’opportunité d’une telle crise pour « penser l’après-pandémie comme radicalement différent de l’avant-pandémie » et imaginer dès maintenant les fondations de nouveaux systèmes politiques, économiques et sociaux, plus en accord avec les exigences écologiques de notre temps notamment. Ce genre de réflexion est logiquement très populaire dans de nombreux mouvements écologistes, qui se réjouissent d’ailleurs parfois des effets collatéraux « positifs » des mesures du confinement, sur les niveaux de pollution, sur la qualité de l’air, sur les espaces laissés à des espèces animales sauvages.

Si nous estimons que ces réflexions sont fondamentales (et nous y reviendrons dans les deuxième et troisième partie), nous estimons qu’elles pêchent souvent par une vision encore trop idéalisée de « l’après » et déconnectée des réalités brutales du présent. Dans la mesure où nos sociétés vont devoir apprendre à vivre avec un tel virus et que les prochaines semaines et mois vont être marquées par un déconfinement très progressif et intermittent, l’idée même d’un « jour d’après » identifiable et détaché des enjeux sociaux hérités du confinement ne fait pas sens.

On pourrait dire en ce sens que le jour d’après a commencé le premier jour du confinement, que nous y sommes déjà et que, si cette pandémie a provoqué quelques effets positifs et temporaires sur la pollution atmosphérique ou la vie animale sauvage, la période actuelle se marque surtout par de nombreuses souffrances sociales et économiques, pour les personnes directement impactées par la maladie mais aussi de manière beaucoup plus large dans la société. La pandémie agit en ce sens bien plus comme un révélateur des injustices et vulnérabilités existantes, que comme un agent magique permettant de faire table rase du passé.

Certaines de ces conséquences se marqueront pendant plusieurs mois ou années (paupérisation accrue de certains groupes sociaux, aggravation de maladies chroniques, aggravation de la santé mentale avec notamment une augmentation des troubles de stress post-traumatique, des dépressions et suicides, …). Ces souffrances augmenteront encore de manière plus grave si les réponses données à la nouvelle crise économique se basent sur plus d’injustice sociale et d’exploitation du vivant pour « rattraper le retard » et maintenir le système actuel en place.

  • Penser le pendant à partir des fragilités et des vulnérabilités de nos sociétés

Nos mouvements doivent donc s’ouvrir à au moins deux perspectives : (1) acter les fragilités systémiques de notre monde et ce que cela peut signifier pour les années et décennies à venir ; (2) œuvrer, à partir de nos terrains respectifs, à une prise en compte accrue de toutes les vulnérabilités sociales et de la manière dont elles se marquent, entre autres dans les hôpitaux, les maisons de repos, les prisons, les centres fermés, les logements exigus et/ou insalubres, ainsi que pour les personnes sans-abris, toxicomanes, handicapées, sans revenu stable ou les personnes isolées de manière générale1.

Toutes ces vulnérabilités se marquent plus durement encore pour les femmes ainsi que pour les minorités sexuelles et de genre (LGBTQI+), plus souvent victimes de violences familiales et conjugales, dont l’accès aux soins est parfois menacé, ou qui doivent assurer une charge éducative accrue alors que les emplois de soin principalement assurés par les femmes se révèlent essentiels au fonctionnement de notre société2. Ces vulnérabilités se marquent également par la stigmatisation accrue de groupes sociaux déjà marginalisés précédemment : du racisme anti-asiatique vécu lors des premières semaines, on est passé à une stigmatisation des personnes vivant dans des quartiers populaires et majoritairement racisées, accusées de ne pas respecter les mesures de confinement aussi bien que le reste de la population. Cette stigmatisation se marque aussi par une recrudescence importante des violences policières, sous prétexte de contrôle des mesures de confinement, qui ont mené à de nombreux contrôles abusifs et violents et ont provoqué jusqu’à la mort d’un jeune homme à Bruxelles, dans un quartier soumis à une telle pression policière3.

Toutes ces questions doivent selon nous être mises plus au centre également des mouvements écologistes et environnementalistes car elles nous montrent bien à quel point aucune catastrophe écologique passée, en cours et à venir n’affecte nos vies de manière uniforme, sans distinction de classe, de genre, de race ou d’autres facteurs de marginalisation ou d’exclusion. Pour bien penser la résilience de nos sociétés, nous devons donc se penser à partir des effets écologiques et sociaux combinés des catastrophes dont nous voulons nous protéger. Ces questions actuelles nous semblent très importantes pour le « futur » car elles préfigurent ce qui se passera de manière plus intense dans les prochaines années et décennies : nos réponses doivent trouver leur pertinence dès maintenant et conditionnent les capacités d’adaptation et de résilience de nos sociétés face à de tels événements futurs.

2. Porter d’autres récits durant et après la pandémie

Cette crise est une occasion importante pour montrer les limites et les effets destructeurs de certains systèmes économiques et sociaux. La pandémie ne résoudra pas ces dommages, au contraire comme nous l’écrivons plus haut, elle renforce les vulnérabilités et injustices déjà présentes. Cette exacerbation peut toutefois agir comme un déclencheur et rendre rapidement illégitime certaines logiques en place, au profit d’autres récits, que portent les mouvements écologistes et sociaux et qui trouvent toute leur pertinence aujourd’hui. Il est donc important d’assumer de manière claire et audacieuse nos visions.

  • Porter un discours proactif et pas réactif sur la réorientation vers des sociétés post-croissance et tournées vers le soin

Il est important d’affirmer clairement que les régimes de croissance actuels ne protègent plus la société des crises sanitaires et écologiques que nous vivons et allons vivre, au contraire. A revers de discours pro-croissance comparant le confinement à la décroissance, nous suggérons de revendiquer justement une société qui n’aligne plus ses actions sur les indicateurs de croissance économique, mais qui se donne d’autres boussoles, centrées sur des indicateurs de bien-vivre dans notre société, sur la réduction de ses points de vulnérabilité, sur ses fonctions essentielles. La période actuelle est une opportunité très importante pour démontrer à quel point les richesses de la société résident dans des actions essentielles tournées vers le soin, la fourniture de services de base. Cela signifie entre autres de soutenir ces secteurs dans leurs revendications et dans leurs mobilisations à venir. Cela signifie aussi de participer à mettre en débat plus largement ce qui constitue des activités essentielles ou destructrices (au contraire du gouvernement qui en a fait une liste fermée durant le confinement et qui a, ensuite, considéré que tous les secteurs actuellement actifs devaient redémarrer). Au vu des immenses chantiers qui nous attendent (faciliter la régénération du vivant, pallier partiellement à la descente énergétique, …) se demander comment délégitimer les activités destructrices et aider à leur reconversion vers des activités essentielles.

Il nous semble également très important de ne pas laisser opposer les mesures à prendre d’un point de vue sanitaire à une nécessité floue et englobante de « sauver l’économie » : il s’agit bien de parler au contraire des conditions de vie concrètes des personnes et de la manière dont nous pouvons ou non orienter les activités économiques et de l’état au service de leurs besoins4. Nous avons la démonstration très concrète que nos sociétés peuvent se réorganiser rapidement pour prioriser des taches essentielles de maintien de la vie, il est important de s’en saisir pour dénoncer en creux la vacuité des politiques néolibérales et capitalistes des dernières décennies, qui ont promu une croissance très inégalitaire et pauvre en bien-être social.

Enfin, nous devons en tant que mouvements écologistes et sociaux nous questionner sur la place que nous voulons donner à la culture et à l’art dans ces temps troublés. Ces secteurs sont ceux qui seront le plus longtemps maintenus à l’arrêt et, au-delà des dommages très importants que ce confinement va leur causer, nous devons questionner l’absence totale de réflexion des acteurs publics sur l’arrêt de ces activités. Plus que jamais nous avons besoin de penser, faire sens, nous relier durant de telles catastrophes et le fait que ces secteurs aient été relégués au rang d’activités non-essentielles sans autre forme de réflexion doit nous pousser à en affirmer l’importance fondamentale et notamment de se préoccuper de manière prioritaire de la survie de ces secteurs après la pandémie5.

  • Pratiquer l’écologie depuis les marges

Cette épisode est aussi une occasion concrète pour mettre en acte l’idée selon laquelle pratiquer l’écologie consiste avant tout dans le fait de prendre soin dès maintenant de la société là où elle est la plus vulnérable, de ses composantes (humaines et non humaines) les plus marginalisées et fragilisées, d’apprendre à prendre soin de la vie sous toutes ses formes – ce qui constitue la meilleure manière de prévenir les catastrophes écologiques à venir.

Cette pandémie nous apprend donc une fois de plus qu’aucune catastrophe ne répand ses effets de manière neutre dans nos sociétés et elle nous pousse à ancrer plus fortement nos pratiques et discours écologistes dans des réflexions issues de mouvements qui croisent les questions écologistes avec des enjeux de dominations systémiques.

Les approches écoféministes, qui croisent les perspectives de dominations patriarcales et d’exploitation du vivant, nous semblent une source d’inspiration très importante dans cette période, car elles permettent notamment de remettre la question du soin (soin de nos relations, soin dans nos sociétés, soin du vivant) au centre, comme une tâche importante qui incombe à la société toute entière et pas à assigner uniquement aux femmes dans des métiers mal payés. Leur capacité à penser les questions de reliance, d’espoir et de désespoir, ainsi que de dépassement des dualités nature-culture ou humain-non-humain nous sont aussi très précieuses en cette période où un acteur non-humain montre sa capacité de perturbation radicale de nos systèmes humains6.

Regardons aussi du côté des penseur.e.s qui croisent les réflexions écologistes aux dénonciations des dominations néo-coloniales ou racistes, à travers les propositions d’écologie décoloniale ou d’étude du racisme environnemental. Ces réflexions permettent de réaliser à quel point les questions sanitaires sont liées à des histoires coloniales, que ce soit à travers la destruction d’espaces écologiques favorisant l’apparition de nouveaux virus ou à travers la mort de populations entières suite à la diffusion de nouveaux virus dans des populations non-immunisées7. Elles nous invitent à voir aujourd’hui comment la pandémie révèle notre inégal accès à la santé, à un environnement sain : les statistiques ethniques et raciales aux Etats-Unis et au Royaume-Uni (absentes en Belgique et en France) révèlent un taux de décès dû au coronavirus deux fois supérieur chez les personnes noires et d’origine asiatique que les personnes blanches8, tandis que des populations indigènes aux Etats-Unis et au Brésil se retrouvent très menacées face à cette pandémie et des gouvernements ouvertement hostiles à leurs droits9.

Enfin, une telle pandémie nous force à repenser la place et la voix que notre société accorde aux personnes malades et handicapées ou désignées comme telles. La dégradation des conditions écologiques de vie se traduira par une augmentation de maladies (dont les maladies respiratoires), impactera toujours plus notre santé mentale et se marquera plus durement sur les personnes dont la santé et la condition physique et mentale sont déjà plus fragiles. Ceci doit nous montrer que penser la résilience de nos sociétés face aux catastrophe écologiques se pense aussi à travers la manière dont nous traitons dans nos sociétés les personnes vues comme malades, handicapées ou invalides, et la valeur que nous leur attribuons. Les témoignages rapportant le mauvais traitement réservé aux personnes âgées et handicapées durant cette pandémie doivent à ce sujet nous alerter et les revendications des mouvements anti-validistes (cherchant à déconstruire le rôle privilégié et les qualités attribuées aux personnes vues comme valides) méritent un intérêt plus marqué des mouvements écologistes10 .

  • Revendiquer une démocratie plus vivante et pas confinée

Comment évitons-nous que le principe de la démocratie ressorte délégitimée de certaines crises ? Il nous parait important d’affirmer que ce n’est pas la démocratie qui aurait été inefficace durant cette crise, au contraire : les régimes autoritaires par le monde se sont montrés les moins efficaces dans la gestion de cette crise et, en Belgique, nous avons perdu beaucoup de temps avant que les autorités publiques n’écoutent enfin (un peu) les personnels de santé. Les travailleuses et les travailleurs (donc, les personnes qui connaissent les outils, leurs forces et leurs faiblesses, les besoins et les possibilités), ainsi que les personnes au contact du terrain de manière générale, doivent être au centre dans l’élaboration des mesures de crise et non à la marge.

La composition des nombreuses « task force » gouvernementales, restreintes aux milieux économiques au côté d’experts médicaux a été dénoncée et doit continuer à l’être. Par ailleurs de nombreuses initiatives émanant de diverses composantes de la société civile ont demandé à être plus consultées, notamment dans le cadre de la stratégie de déconfinement et pour penser les mesures post-pandémie11, nous devons continuer à porter ce message et combattre l’idée d’une gestion purement technique d’un point de vue économique et médical d’une telle crise.

3. Revendiquer un redéploiement vers des sociétés du soin, de la justice et de la résilience

A partir de ces deux premières étapes, le chemin s’ouvre pour penser les suites de la crise sanitaire à moyen ou long terme, guidées par une mise au centre des questions de soin (incluant le soin de nos écosystèmes), d’une recherche de justice sociale et d’une plus grande résilience de nos sociétés.

  • Anticiper la conjonction d’une telle crise avec d’autres risques systémiques (écologiques, économiques, sociaux,…)

La crise actuelle a complètement capté notre attention, souvent au détriment des basculements écologiques et climatiques en cours. Or, ces derniers ne constituent pas une crise, il n’y a pas de « retour à la normale » possible en la matière, pas de vaccins. Si tout le monde a presque oublié l’épisode terrible des mégafeux en Australie au moins de janvier, cela signifie sans doute que nous ne pensons pas encore la possibilité que de telles catastrophes soient conjointes, ou que nous n’osons pas y penser. Or une telle éventualité est du domaine du probable et la conjonction de telles catastrophes fait peser un risque de vulnérabilité plus accru encore que leur simple addition : comment par exemple imaginer un tel confinement en période de canicule ou de sécheresse et de restriction d’eau dans une grande ville ? Comment penser les zones de secours débordées en période de tempêtes répétées ?

Les mouvements écologistes sont sans doute parmi les mieux placés pour penser de tels risques et donc pour anticiper les mesures à prendre d’urgence en cas de tels événements. Il apparait donc nécessaire de se pencher beaucoup plus concrètement sur de tels scénarios, afin de pouvoir en limiter le pouvoir destructeur par une action rapide, anticipatrice et démocratique. Le pouvoir en place a, en partie, fait la démonstration de son incompétence et impréparation. On peut supposer qu’une partie conséquente de la population décidera malgré tout de continuer à déléguer les mesures à prendre à ce pouvoir gestionnaire, mais ce ne sera pas le cas de tout le monde et les initiatives qui tentent à renforcer une culture de l’autogestion, de reconquête des communs, seront primordiales pour la suite.

  • Anticiper de potentielles crises alimentaires

Sans que la situation ne soit aujourd’hui critique dans nos régions, la crise actuelle met en lumière la fragilité des chaines d’approvisionnement alimentaire, du fait entre autres de leur dépendance aux échanges internationaux, aux transports rapides, de produits mais aussi à la force de travail de travailleur.e.s migrant.e.s. Les revendications des mouvements paysans (dont la relocalisation et diversification de la production, le soutien à l’agroécologie plutôt qu’à l’agrobusiness, l’accès à la terre et aux semences, l’annulation de certaines dettes, la simplification administrative, la sortie des traités de libre-échange, l’interdiction de la spéculation alimentaire, …) sont on ne peut plus actuelles et il est important de s’inspirer de leurs propositions pour penser dès aujourd’hui des systèmes alimentaires plus résilients et justes. Cela signifie de continuer à lutter contre la destruction des dernières terres cultivables et d’aider les « Brigages d’Action Paysannes » 12 à soutenir des paysan·en·s qui en ont besoin et renforcer les initiatives de coopératives en circuits courts, de ceintures alimentaires13 et de réseaux de semences autonomes.

Anticiper les crises alimentaires qui pourraient subvenir signifie de ne pas s’en remettre à l’improvisation dans une économie qui fonctionne presque sans stocks stratégiques. Ceci passera nécessairement par une relocalisation de la production et une redéfinition des échanges internationaux, vers plus de réciprocité et moins d’exploitation néocoloniale des ressources et d’une main d’oeuvre surexposée – voire esclavagisée. En ce sens, il est de notre responsabilité d’empêcher les multinationales basées dans nos régions de continuer à pratiquer les accaparements de terres, de faire répudier les dettes des pays du Sud global par nos États et d’entamer des mesures de réparation pour la dette écologique et historique.

Mais nous devons penser les crises alimentaires aussi depuis le côté de la consommation et pas uniquement de la production. Pour l’instant, ce n’est pas le manque d’aliments mais le manque de revenus qui crée des émeutes de la faim dans des pays comme l’Afrique du Sud ou le Venezuela. En Belgique aussi, les plateformes de lutte contre la pauvreté alertent sur le risque d’aggravation des situations de pauvreté et en France, ou en Italie ou en Espagne, les systèmes d’aides alimentaire font déjà ace à une demande bien plus massive qu’habituellement14.

Comme dans d’autres pays qui ont vécu des crises alimentaires, un système de subsides aux biens de première nécessité (mesure d’utilité publique que le FMI demande systématiquement de supprimer lorsqu’il intervient dans un pays pour « l’aider ») doit donc être pensé. Une réquisition des productions et surtout des moyens de production (dont la terre et les machines) doit être envisagée. Les prix de ces biens doivent pouvoir être plafonnés – en prenant bien sûr en compte l’évolution des coûts de production – et ce dès maintenant, sans attendre une potentielle crise alimentaire. L’éventualité d’un rationnement équitable ne doit pas être laissée à la seule initiative de la grande distribution, mais bien pensé depuis la collectivité, en coordination avec des acteurs de la société civile, dans des « task force » réellement représentatives de la diversité de la société et de ses besoins.

  • Mettre en place des mesures de sécurité sociale universelles et de protection des travailleur.se.s

Bien que de nombreuses mesures sociales aient été prises depuis le début du confinement, il est très aisé de constater que beaucoup de personnes ne bénéficient pas de telles mesures, tant les situations sociales (artistes, travailleur.se du milieu culturel, personne travaillant dans l’économie informelle, personnes sans-papiers, travailleur.se du sexe, …) sont multiples et pourtant durement affectées par un tel épisode. Ceci montre évidemment l’importance de mesures sociales les plus universelles possibles et de l’automatisation des droits, qui concernent toutes les personnes présentes sur le territoire, et pas uniquement y résidant officiellement et légalement.

De telles mesures, qu’il s’agisse de droits sociaux individualisés et étendus, d’accès à des biens et services de base, d’un revenu contre la pauvreté ou d’un revenu de base inconditionnel, doivent être pensées dans la durée, tant pour faire face à d’autres crises ou chocs, que pour faciliter la réorientation d’un grand nombre de personnes, dont les emplois sont liés à des activités néfastes écologiquement ou socialement, vers des activités bénéfiques à la société. De telles mesures ne doit par contre pas servir de prétexte à des « assouplissements » du droit du travail, conduisant à une précarisation des travailleur.se.s, ni à une destruction de la sécurité sociale (remplacement du chômage et de la pension financés via les profits par un revenu de base financé via les impôts), mais doit bien permettre un rapport de force plus favorable qu’actuellement dans les relations de travail, qui favorise des choix d’activité plus libre pour les travailleur.se.s.

  • Réclamer une régularisation des personnes sans-papiers

Si la question des migrations et du statut des personnes demandeuses d’asile et sans-papiers était déjà brûlante ces dernières années, l’actuelle pandémie a encore révélé à quel point elle doit être au centre de l’agenda de nos mouvements. D’un côté, cette pandémie a révélé à quel point nos économies, et en particulier l’agriculture, dépendait d’une main d’oeuvre exploitable et très peu chère, fournie par des personnes migrantes, légalement ou illégalement, présentes de manière saisonnière ou permanente. D’un autre côté, elle nous rappelle à notre interdépendance radicale par le fait que toute politique de santé publique face au coronavirus doit s’adresser à l’entièreté de la population si elle veut être efficace. Nos États ne peuvent donc plus ignorer la situation sanitaire de personnes laissées sans droits sur son territoire. L’Italie et le Portugal ont déjà annoncé des mesures de régularisation importantes, ce qui invite à revendiquer de telles mesures en Belgique, guidées par une approche de droits humains, plutôt qu’un opportunisme économique cynique. Une large coalitition d’acteurs vient d’ailleurs de lancer la campagne « contre le virus, la régularisation c’est maintenant »15

  • Se prémunir contre une nouvelle période d’austérité post-pandémie

Si aujourd’hui les vannes sont grandes ouvertes à tous les niveaux de pouvoir pour financer des mesures de crises, les discours avertissant « qu’il faudra rembourser et faire des efforts » par la suite se font déjà entendre.

Il est très important de combattre dès aujourd’hui le discours selon lequel, passé le pic de la crise sanitaire (et ses possibles « répliques »), c’est la réduction du déficit public par des mesures d’austérité qui sera la nouvelle priorité. Il ne peut en être ainsi, quand le rôle des services publics réapparait essentiel aux yeux de tou.te.s et que les dégâts considérables de l’austérité qui a suivi la crise financière de 2008 (entre autres dans les soins de santé) sont dans toutes les mémoires.

Ainsi les règles budgétaires européennes actuellement suspendues ne peuvent être rétablies telles quelles. Alors que le retour à l’austérité sera présenté comme une conséquence naturelle de la crise sanitaire par les acteurs néolibéraux, trop peu de discours se font encore entendre sur la nécessité de modifier radicalement nos différents systèmes de contributions à la collectivité. Entre autres choses, il est plus que nécessaire – entre autres pour des raisons écologiques – d’instaurer des minimums et des maximums (qu’il s’agisse d’accès aux biens et services, de niveaux revenus ou d’accumulation de patrimoine). En ce qui concerne les sauvetages d’entreprises (financières ou non) à venir, ceux-ci ne peuvent être inconditionnels et doivent se faire sur base de critères sociaux et environnementaux. Les injections de capital par la collectivité doivent se traduire par une prise en main de l’orientation de ces entreprises.

  • Ne pas tout relancer…

Il nous semble enfin que la période actuelle est à la fois la pire et la meilleure pour poser la question de la réduction ou de la fin de certaines activités économiques non-désirables d’un point de vue écologique et social, comme le suggère entre autres Bruno Latour 16. L’arrêt d’un grand nombre d’entre elles offre pourtant une fenêtre d’opportunité qu’il serait dommage de ne pas chercher à saisir, d’autant plus que de grosses entreprises en difficulté financière font l’objet d’aides massives d’Etat ou de nationalisations. La question se pose certainement pour les compagnies aériennes, dont la croissance d’activité extravagante est sans mesure face à la nécessité de réduire ce mode de transport. Ce moment très particulier peut être aussi l’occasion de marquer un coup d’arrêt à de grands projets industriels ou commerciaux, ne correspondant pas au type d’économie dont nous avons besoin.

Par Julien Didier et Jérémie Cravatte

1Voir le recensement des situations sociales « oubliées » sur le site Coronavirus, les oublié.e.s

3Voir notamment la page Facebook « Quarantine Watch » qui reporte les cas de violences policières durant le confinement et « Des interventions policières plus violentes en ces temps de confinement? » (article RTBF)

4Voir notamment « Ce que le confinement nous apprend de l’économie » (article Mediapart)

6Voir notamment « Coronavirus : le capitalisme est exsangue, vive l’écoféminisme » (Tribune Regards.fr) et « Discussions confinées : raconter l’après-pandémie grâce à l’écoféminisme » (Podcast par Sophie Hustinx, Julien Didier et Delphine Masset).

7Voir notamment « Colonialism in Africa helped launch the HIV epidemic a century ago » (Article Washington Post), « Coronavirus, Colonization, and Capitalism » (Article Common Dreams)

8Ce taux plus élevé s’explique en partie par leur plus forte présence dans des métiers exposés (commerce, livraison de repas, soins de santé) ainsi que par des facteurs de santé structurels plus dégradés. Voir notamment « British BAME Covid-19 death rate ‘more than twice that of whites’ » et « Le coronavirus semble frapper démesurément les Noirs aux Etats-Unis » (Article Voaafrique).

9Voir notamment « ‘We are on the eve of a genocide’: Brazil urged to save Amazon tribes from Covid-19 » (Article The Guardian) et « Virus rips through Navajo Nation » (Article New-York Times)

11Une revue de ces initiatives est reprise dans cet article publié par Associations 21

12https://brigadesactionspaysannes.be/

Dreaming the dark – Demain le monde après la pandémie

Dreaming the dark – Demain le monde après la pandémie

APPEL À TEXTES ET RÉCITS SONORES ENREGISTRÉS DANS l’ESPRIT DE LA SCIENCE FICTION ÉCOFÉMINISTE

En ces temps sombres de confinement, qui mettent en avant les crises politiques, sociales, écologiques et de coexistence des vivant.e.s, et dans lesquels une partie de la population est sans doute terrorisée par la possible fin de leur monde, il est nécessaire de porter l’attention sur cette peur et les désespoirs vécus.
A la façon des premières militantes écoféministes, et de la sorcière californienne Starhawk, nous pouvons faire oeuvre de « magie » en nommant publiquement nos peurs pour aller au-delà de notre impuissance et commencer à imaginer le monde de demain.
« La magie a souvent été pensée comme l’art de faire devenir vrais les rêves : l’art de réaliser les visions. Mais avant de rendre réelle une vision nous devons la voir. Nous devons avoir de nouvelles images à l’esprit, nous aventurer dans un paysage transformé, raconter de nouvelles histoires. »
La fiction pétrit les imaginaires collectifs et peut donc être saisie pour traiter les questions sociales et politiques.
Alors profitons de cet instant de repli en soi pour sonder nos peurs, interroger nos imaginaires et écrire ou raconter nos visions de demain.
Ce demain tel qu’il n’existe pas encore ; un demain libéré des contraintes politiques actuelles, des limites, des étiquettes, des injustices et inégalités ; un demain proche de la chair, de notre terre-mère ; un demain qui pleure, qui rit, qui chante, qui se crée d’autres façons de vivre ensemble, de nouveaux modèles, un demain qui construit de nouveaux habitats, de nouveaux moyens de transports, un demain qui se propose de nouvelles façons d’aimer, de se relier, de travailler, de manger, de vivre… Ce demain qui habite nos rêves les plus fous, ceux qu’on ne s’autorise pas…
CONSIGNES POUR L’APPEL À TEXTES ET À RÉCITS
Vos textes et récits peuvent prendre la forme libre que vous souhaitez et être composé à 2,4,10 mains et/ou voix – toutefois s’il y a des propos offensants envers une quelconque communauté ces textes ne seront pas retenus.
Les textes auront une taille de 3 à max 4 pages en format word (minimum 5.000 signes et max 7.500 signes) et/ou l’enregistrement en format MP3 de votre récit sera d’une durée de 5 à 10 minutes max .
Pour que nous tenions compte de votre votre participation, il est nécessaire de l’envoyer avant le 15 mai 2020 (minuit) à l’adresse mail suivante : sophiehustinx@hotmail.com avec le titre « Appel à textes et récits « Dreaming the dark ».
Merci de mentionner dans votre mail, votre nom ou le nom sous lequel vous souhaitez être publié/diffusé ainsi que votre accord pour l’utilisation de votre texte/récit à des fins de publication et diffusion exclusivement dans le cadre de ce projet « Dreaming the dark », Femmage à Starhawk, et dans le documentaire sonore qui sera réalisé par Sophie Hustinx sur ce projet.
7 SESSIONS / ATELIERS SONORES POUR VOUS INSPIRER
Pour vous plonger dans vos mondes intérieurs, passer le cap des angoisses et finalement vous mettre en écriture ou en récit, 7 ateliers sonores (respectant les consignes de confinement) ont été créés et sont disponibles en réécoute sur soundcloud :
Vous pourrez donc les (ré)écouter de votre lieu préféré quand vous le souhaitez.
  1. Ateliers sonores « Traverser l’obscur  » – 60’ – « Accompagnement par la voix et les sons, la musique, dans une traversée des peurs et de l’obscur qui nous habite en nos confinements individuels afin de stimuler les croyances limitantes qui freinent nos imaginaires, de percer nos monstres à jour et de les inviter à danser vers un monde plus lumineux. » Séquences sonores réalisées par, Aurore Morillon, Gouine_holobionte_Myope, Simona Soledad de l’asbl « Nobody’s Wrong » et Femke Muylaert, artiste et responsable du projet « Teuf de meufs »
  2. Lectures de textes de science-fiction féministes, queer et écoféministes – 45’ (différents extraits de texte de 5’ à 10’) . Sélection et lectures des extraits de textes effectuées par l’asbl Xeno- et ses artistes –
  3. Sélection musicale/Playlist « Dreaming the DARK » – 60’ – par Ahmed AYED, metteur en scène et réalisateur.
  4. Discussions confinées : Raconter l’après pandémie grâce à l’écoféminisme ? – 60’ – Discussions avec Delphine Masset, sociologue pour Etopia, Julien Didier du projet Mycélium et Sophie Hustinx, sorcière responsable du projet.
  5. Atelier d’écriture de « Poésie écoféministe » – 60’ –  Aliette Griz des « Midis de la Poésie » vous propose un atelier d’écriture sur le thème de la poésie écoféministe
  6. Voyage musical féminin /Playlist « Dreaming the DARK » – 60’ – par Ichraf Nasri et Elodie Azarian de l’asbl Xeno-
  7. Récit sonore : « Et le temps ? »… Est-il possible de penser l’après pandémie quand le présent est justement, lourdement si « présent » ?– 58’ – Jihan Imago, artiste plasticien, performeur et activiste trans, nous accompagne et nous promène dans cette densité à angles variables, tantôt réaliste tantôt fictionnelle sur ce que l’on appréhende pas, mais que l’on vit : « le temps » !

Que vos mots soient magiques et votre parole empouvoirante 🙂 !

(Image de l’article : couverture de « The Female Man » par Joanna Russ)

Ecopsychologie et ecologie profonde

Ecopsychologie et ecologie profonde

Les dimensions intérieures, psychologiques ou profondes de l’écologie sont assez souvent peu mentionnées voire oubliées lorsqu’on pense l’action écologiste en tant que mouvement sociaux.

A travers son travail, le projet Mycelium tente de mettre ces questions au centre, profitant notamment de la vivacité de mouvements qui travaillent sur ces questions en Belgique francophone, tels que Terr’Eveille, Terre & Conscience ou le réseau belge francophone d’écopsychologie.

Ecopsychologie

L’écopsychologie s’intéresse aux interrelations profondes entre la terre et la psyché humaine. Elle ouvre des pistes théoriques et pratiques dans une double perspective. Comme le résume Michel-Maxime Egger, d’une part, mettre en lumière les composantes psychologiques et émotionnelles des crises écologiques et avancer dans la compréhension de nos relations souvent déséquilibrées avec la nature. D’autre part, prendre en compte le contexte écosystémique des souffrances et pathologies humaines et donner une place au vivant et à la nature dans les démarches thérapeutiques.

Dans sa version radicale, ce courant offre un regard profondément politique sur le monde car il remet en question la voie empruntée par nos sociétés et, en particulier, par le monde psychomédical. Comme le souligne James Hillman, notre vision de la santé en est bousculée: que veut dire « aller bien » dans une société que l’on pourrait considérer comme malade? Doit-on s’adapter à un monde qui détruit le vivant, en nous et autour de nous ? L’écopsychologie réarticule vie psychique et systèmes d’oppression, mal-être des personnes et dégradation de la planète étant intimement liés au capitalisme et à la technologie. Selon Andy Fisher, « l’objectif de l’écopsychologie est d’œuvrer à la récupération de notre capacité à percevoir cette violence et à lui répondre », la réponse passant notamment par l’identification des tendances au déni – déni de la vie – dans notre société et par le projet de « laisser remonter une soif authentique pour un monde davantage centrée sur la vie ».

En plus des nombreuses pratiques visant à éveiller nos sens au reste du vivant, l’écopsychologie reconnaît la validité des émotions que nous ressentons face à sa destruction. C’est un des fondement du travail qui relie, approche développée par Joanna Macy et diffusée en Belgique par Terr’Eveille.

Pour aller plus loin :

Ecologie profonde

La force et l’originalité de l’écologie profonde est de nous amener à prendre en compte le problème majeur des relations que nous entretenons avec le reste du vivant. Comment l’humanité en est arrivée à ce point critique dans l’évolution où la survie de notre espèce et de millions d’autres espèces est en jeu ? Cet état de fait révèle un dysfonctionnement culturel profond, celui d’une civilisation basée sur la conquête et la domination de la « nature ». Prenant ses distances avec une écologie technicienne, l’écologie profonde interroge notre vision du monde et nos valeurs en mettant en perspective leurs effets sur la toile du vivant. Mais elle offre aussi une nouvelle vision sur la manière d’aborder les crises en cours en transformant la relation que nous entretenons avec la terre et les autres qu’humain, dans une reconnaissance radicale de notre interdépendance et de la tâche urgente de changer de paradigme.

D’un point de vue philosophie, l’écologie profonde marque le passage d’une vision anthropocentrique à une vision écocentrique. Tous les êtres vivants possèdent une valeur intrinsèque, indépendante de l’utilité qu’ils pourraient revêtir pour les humains. La nature n’est pas un stock de ressources à exploiter ou un décor à préserver. La richesse et la diversité des formes de vie ont également une valeur en soi car elles contribuent à l’épanouissement de la vie sur terre.  Ainsi ce courant de pensée s’inscrit en opposition à une vision utilitariste de l’environnement, une vision qui verrait l’humain comme séparé et supérieur à une nature dont il pourrait user pour répondre à ses propres besoins.

Mais nous n’avons pas seulement à apprendre à penser différemment notre rapport au vivant. Il s’agit aussi d’apprendre à le ressentir différemment. Comme le souligne le philosophe Arne Naes, à l’origine de l’appellation deep ecology, « les changements politiques nécessitent des changements affectifs en nous ». L’écologie profonde rassemble des personnes avant tout mues par un lien affectif  fort aux lieux et aux êtres vivants, un sentiment de commune appartenance à un même tout. Ce mouvement social parle car il propose une manière de penser et de ressentir qui ne nous coupe pas, ne nous extrait pas de notre expérience palpable de faire pleinement partie de la toile du vivant, par opposition au détachement et à l’impartialité idéalisés dans le monde moderne.

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