Les luttes politiques et notre lien au sensible peuvent trouver de multiples lieux de convergence

Les luttes politiques et notre lien au sensible peuvent trouver de multiples lieux de convergence

Rencontre avec Laura, membre de Terr’Eveille et chercheuse en sociologie de l’environnement, et Aurel, membre de FEROS et étudiant en études environnementales.

Propos recueillis par Julien Didier (Mycélium)

Laura et Aurel, merci de nous accorder cette interview qui chercher à explorer les ponts que l’on peut créer dans nos mouvements entre deux tendances qu’on peut souvent voir s’opposer : je veux parler d’un côté des approches dites “militantes”, tournées surtout vers une action extérieure, et d’un autre côté des approches plus sensibles, qui mettent en avant une transformation plus intérieure ou intime, comme stratégie de changement social et écologique.

Si ces deux tendances affichent un même attachement à des valeurs d’écologie et de justice sociale, leur rencontre est loin d’être toujours évidente et peut souvent aboutir à de l’incompréhension voire à des affrontements visant à déterminer quelle serait la meilleure stratégie à suivre.

Certains mouvements, dont Mycélium fait partie, ne croient pas à une telle opposition et voient la richesse qu’il y a à les croiser, les faire dialoguer et se répondre. Néanmoins, force est de constater que pratiquer une telle rencontre est loin d’être toujours aisé et soulève de nombreuses questions : comment pouvons-nous construire des espaces où on lutte contre ce qui nous détruit, tout en prenant soin de nous ? N’est-ce pas contre-productif  de se rendre sensible face à des systèmes qui profiteront de notre vulnérabilité ? Quels mouvements ont tenté ces alliances en pratique? C’est pour tenter d’y répondre ensemble que nous vous avons invité.e.s et je vous remercie déjà pour partager vos réflexions et pratiques avec nous!

Julien : Pour commencer, peut-être pouvez-vous vous présenter en me disant comment vous essayez vous-mêmes de vous placer à un croisement entre ces différentes approches?

Laura : Personnellement je ressens un appel très fort pour les courants de l’écologie qui visent à questionner en profondeur notre rapport au vivant et, plus généralement, qui questionnent les représentations culturelles propres à nos sociétés modernes occidentales et en grande partie responsables des désastres écologiques en cours. L’écologie profonde et certains pans de l’écoféminisme se retrouvent typiquement dans cette perspective. Cela fait donc quelques années que je m’investis activement dans cette direction, principalement chez  Terr’eveille, un collectif d’écologie profonde  qui propose des ateliers de  “Travail qui relie”. J’ai par ailleurs tout un parcours comme chercheuse, sociologue de l’environnement. J’arrive donc dans ces milieux du Travail qui relie et de la transition intérieure avec un regard aiguisé par la critique sociologique, attentif au langage qu’on emploie ou à la vision du changement social qui y est mobilisée.

Sociologiquement, on peut observer que les acteurs les plus sensibles aux enjeux de justice sociale sont relativement moins sensibles à la dimension culturelle du lien au vivant, et vice-versa. Or c’est vraiment cette articulation qui me semble riche et importante. Et on tente cette articulation au sein de Terr’eveille.

Je vois Terr’eveille comme un lieu de confluence entre, d’une part, des personnes plus issues du monde activiste et qui ont besoin de mieux prendre soin d’elles-mêmes, de se ressourcer après un épuisement et qui viennent ici retrouver du sens et de la force dans leur engagement et, d’autre part, des personnes qui viennent plus d’une démarche de développement personnel et qui veulent donner un sens plus politique à ce qu’elles font parce qu’elles sont de plus en plus conscientes du monde dans lequel elles vivent.

Aujourd’hui ce qui m’anime davantage, et c’est un élan partagé au sein de Terr’eveille, c’est d’apporter ces outils du travail qui relie au sein même de collectifs militants qui ressentent le besoin de mieux intégrer la dimension de soin et auprès des acteurs qui sont en première ligne comme les travailleurs sociaux. On pourra reparler d’un cas en particulier plus tard.

Aurel : En ce qui me concerne, je me suis ouvert à cette dimension sensible par hasard, lors d’un atelier de Travail qui relie sur un camp climat en Allemagne. A l’époque, mes repères se trouvaient au croisement de l’écologie politique d’André Gorz, l’écologie sociale de Bookchin, et les mouvements de justice environnementale aux États Unis. J’arrivais donc avec une grosse méfiance envers tout ce qui s’apparente à de l’écologie profonde. En même temps, j’avais débarqué seul sur ce camp et, malgré la très grande stimulation intellectuelle et sociale, je m’y sentais assez isolé, un peu perdu, avec finalement une envie de repartir. C’est cet atelier qui m’a fait rester – qui m’a permis de m’ancrer dans mon corps, de me reconnecter à l’intention qui m’avait amené jusque là et aussi aux autres personnes présentes, ce qui m’a redonné de l’élan pour participer à l’action de blocage organisée à la fin du camp. C’est donc l’expérience directe – au-delà du discours – qui m’a fait penser qu’il y avait quelque chose à aller creuser. Il y avait là des potentialités que je ne retrouvais pas dans les milieux militants plus “classiques” que je connaissais jusqu’à présent.

Et du coup je me retrouve aujourd’hui impliqué dans deux terrains. Un premier académique: à étudier ces pratiques dans le cadre d’un master en sciences sociales pour élucider ce qui s’y joue, et questionner son potentiel politique et critique. Et un deuxième de pollinisation croisée, à entamer des conversations avec différents collectifs queer et écologistes en lutte autour du soin et des pratiques sensibles, et à proposer une vision plus systémique, plus axées sur les dominations dans des collectifs plus tournés à la base vers le sensible, comme Terr’eveille par exemple.

Ce n’est pas toujours facile, surtout quand l’empilement des urgences sociales et écologiques peuvent faire apparaître le sensible comme un luxe de privilégiés. Et pourtant je pense qu’il y a une grande demande pour ça, pour la force que ça peut apporter.

Julien : Partons donc sur le principe qu’il n’y a pas d’opposition entre dimension intérieure et extérieure de l’action politique, mais plutôt une complémentarité. Pour autant, est-ce facile de les combiner et pourquoi peut-on encore voir tant de frilosité à les mêler dans beaucoup d’endroits? 

Laura : En effet, je ne pense pas qu’il y ait à voir d’opposition, mais il faut pouvoir aussi voir qu’il y a de réelles tensions qui sont intrinsèques à ces dimensions. Cette alliance entre le sensible et le politique ne va pas de soi car ce sont des registres, des modes de rapports au monde, qui sont très différents et qui ont leurs exigences propres.

Quand on se situe dans un rapport “politique” au monde, notre action est guidée par de grandes valeurs et principes généraux, comme la justice sociale, et cela implique une exigence de verbalisation, de critique et de justification de son point de vue au regard de ces grandes valeurs. Ces exigences-là peuvent venir étouffer ou reléguer dans l’ombre un autre type de rapport au monde, qu’on nomme ici comme “sensible”, qui est de l’ordre de l’attachement, du ressenti, d’un rapport intime aux autres et au vivant. Or ce type de rapport au monde se prête mal à la verbalisation ou à la justification et il a ses propres exigences, notamment la capacité à s’émouvoir, ou plus exactement à laisser une place à l’émotion.

Dans les collectifs, je suis très attentive à l’oppression qu’un type de rapport au monde, un régime d’engagement dans mon jargon, peut faire peser sur les personnes qui font partie du collectif.  Par exemple, dans des groupes dits “militants”, l’exigence de toujours être dans le registre de la justification et de la critique peut être vécue comme oppressante ou étouffante. Il peut y avoir un besoin de lâcher cette exigence permanente d’esprit critique et d’analyse, pour entrer dans d’autres dimensions plus sensibles, qui sont d’ailleurs aussi essentielles à l’engagement, telles que le désir, l’attachement intime à des personnes, à des lieux,… A contrario, dans des milieux très tournés vers le développement personnel, où tout ce qui prime ce sont les émotions et les ressentis personnels, l’impossibilité de s’exprimer sur un autre régime, notamment celui de la critique sociale, peut aussi être oppressante.

Ce qui m’intéresse donc, c’est comment permettre la coexistence de ces différentes manières d’être au monde dans un même collectif. Cette danse-là, elle n’est pas pas évidente, les collectifs vont généralement pencher plus d’un côté que d’un autre, c’est une recherche perpétuelle..

Julien : Et cette tension peut aussi être vécue par chacun.e à son échelle individuelle…

Aurel : Je pense en effet que ça peut être difficile, mais il ne faut pas y voir de fatalité…

Laura : En effet, il y a quelque chose de l’ordre d’une flexibilité intérieure qui permet de passer d’un registre à l’autre sans qu’il y ait trop de tensions. C’est quelque chose qui peut s’apprendre, comme une gymnastique, c’est-à-dire qu’on peut prendre soin de cette difficulté à passer d’un registre à l’autre pour rendre cette tension moins vive.

Dans les pratiques que l’on propose en atelier, beaucoup visent en fait à faciliter ces passages vers d’autres manières d’entrer en relation avec les autres, et avec le vivant. Par exemple, pour aider les personnes à être dans l’exploration sensorielle, on peut inviter l’énergie de l’enfant ou de l’animal. Certains objets symboliques utilisés dans les rituels permettent quant à eux une plongée dans les profondeurs du ressenti intime et de son expression. Le rituel dans sa globalité va susciter un sentiment de communion. Et puis tout cela n’empêche pas de repasser dans le registre d’un rapport critique au monde par la suite. Mais, dans les ateliers, il y a un séquençage entre tous ces moments. On ne veut pas une irruption de la critique en plein rituel par exemple. C’est important de protéger les espaces pour permettre le plein déploiement de leur potentiel. Toutes ces pratiques ouvrent des portes et ensuite, à un niveau personnel, ces passages deviennent de plus en plus aisés, et fréquents. C’est en ce sens que je parle de gymnastique, car il y a une aisance, une habitude intérieure qui se crée pour passer d’un registre à l’autre.

Aurel : On peut aussi trouver des sources d’inspiration dans l’histoire de celles et ceux qui ont fait ce chemin, tels que Starhawk par exemple, une militante anarchiste et sorcière païenne,  qui arrive très bien à incarner à la fois le versant spirituel et le versant politique de son engagement sans que ça ne semble soulever trop de contradictions. Je pense aussi à Gloria Anzaldúa, théoricienne féministe et antiraciste chicana1, et à sa vision d’un militantisme spirituel où ces dimensions sont intimement liées. On peut citer encore Ericka Huggings, ancienne cadre du mouvement d’émancipation Afro-Américaine  des “Black Panthers” aux Etats-Unis, qui explique qu’elle a découvert la méditation lors d’une incarcération, comme un outil lui permettant de faire face à la répression politique et l’isolement. L’histoire des luttes nous offre donc des exemples qui réussissent à faire ces tissages et qui peuvent nous inspirer. Mais l’histoire nous offre aussi des exemples de collectifs qui n’ont pas réussi à maintenir les deux pôles en équilibre. Je pense par exemple au Movement For a New Society, un collectif Quaker de militants pour la paix dans les années 70-80 aux États Unis, qui dès le départ ont cherché à articuler le « personnel et le politique” (même si ces mots ne sont pas les leurs), mais ont constaté qu’aux fil des années le personnel prenait de plus en plus de place et de temps, au détriment d’actions politiques pour agir sur les structures. Se pencher aussi sur l’histoire des échecs peut être tout aussi riche en apprentissage, voir même plus riche.

Julien : Le fait que tu cites plusieurs femmes me pousse à vous demander comment à vos yeux le mouvement féministe (ou écoféministe) a permis de faire évoluer cette distinction entre sensible et politique…

Laura : Il est très clair que les expériences féministes ont beaucoup aidé, notamment à travers l’expérience collective de groupes de femmes qui ont travaillé sur le rapport au corps, pour se le réapproprier, nommer les violences, reprendre du pouvoir face au monde médical,…A partir d’un travail très intime, elles ont montré comment on pouvait monter en généralité et construire une expertise collective pour les femmes, ce qui a pu constituer un soutien à la lutte et à une renégociation des rapports de pouvoir. Le mouvement féministe est donc un des mouvements qui a permis ce tissage-là, entre intime et politique, entre personnel et politique et dans sa lignée le mouvement écoféministe aussi. Mais ce n’est certainement pas le seul…

Aurel : Oui et c’est vrai qu’on doit beaucoup au mouvement éco-féministe. Comme Benedikte Zitouni l’a rappelé dans un très bel article, l’écoféminisme en tant que mouvement dans les années 80 était avant tout tourné vers la lutte, et donnait lieu à des actions de masse, comme une grande marche autour du Pentagone, ou l’occupation de bases militaires américaines en Grande-Bretagne pendant plusieurs années. Ces actions de blocage acharné contre le complexe militaro-industriel étaient aussi des lieux qui accueillaient et revendiquaient la force des émotions par des rituels, par la création artistique, par des cercles de parole. La résistance était une célébration de la vie en acte, et la célébration de la vie une résistance aux logiques belliqueuses des puissants.

Les mouvements queers ont aussi mis en avant ces dimensions avec pas mal de croisements avec les mouvements féministes et éco-féministes, quelque chose dont Cy Lecerf Maulpoix, qui est un militant queer et écologiste parle mieux que moi, notamment à travers le mouvement éco-sexuel ou les Radical Faeries.

Julien : Il me semble que les mouvements queer et féministes partagent le fait d’être obligés de politiser des questions qui avaient été cantonnées dans la sphère privée et de remettre en question cette dualité privé-politique. Aussi, je me dis que lorsqu’on lutte depuis une situation d’oppression, il n’est pas possible de lutter sans prendre en compte ses propres vulnérabilités, voire il faut souvent trouver des moyens de lutter à partir de ses vulnérabilités plutôt que contre elles… Qu’en pensez-vous ?

Aurel : Oui tout à fait, ce qui me pousse à constater que beaucoup des gens qui cherchent à créer ces ponts entre sensible et politique, que ce soit avec le collectif Feros ou des militant.e.s rencontré.e.s dans la lutte antinucléaire à Bure, sont des personnes LGBTQI+ et je pense vraiment que ce n’est pas un hasard. Quand on est exposé.e à des violences constitutives de trauma, ce qui est le cas d’un très grand nombre de personnes LGBTQI+ (à des degrés différenciés évidemment selon sa position de classe, de genre, de race), on est obligé.e de trouver des moyens pour y faire face et quand on trouve des choses qui marchent, on a forcément envie de les partager, en tout cas c’est mon cas. Alors, bien sûr, nos sociétés sont tellement violentes que personne n’en sort indemne (même celles et ceux qui apparaissent à priori comme des dominants) mais les groupes sociaux marginalisés y sont exposés de manière plus intense, plus difficilement contournables, et ont de ce fait une expérience à faire rayonner plus largement que dans leurs communautés.

Julien : Et plus concrètement, comment peut-on dès lors imaginer ouvrir plus d’espaces sensibles dans des collectifs militants très tournés vers l’action extérieure?

Laura : J’ai en tête une expérience que j’ai vécue en intervenant dans un collectif d’inspiration anarcho-communiste, plus exactement une fédération d’initiatives, un projet rassemblant plusieurs collectifs et visant à organiser la coopération à l’échelle d’un territoire et dans l’intégralité des domaines de vie, pour « desserrer l’étau marchand” si je reprends leurs termes. C’est un peu par hasard qu’ils nous ont rencontré, mon compagnon Vincent et moi, et ils nous ont invité car ils ressentaient le besoin pressant de donner plus de place au soin dans leur collectif. On a pu intervenir pendant quatre jours dans ce groupe. C’était puissant. Et ce qui a été très beau c’est que le groupe s’est approprié ce qu’on leur apportait, jusqu’à créer  un rituel de toutes pièces, un moment de communion qui a vraiment mêlé profondeur et humour, en se réappropriant notamment le rituel chrétien du partage du pain mais dans une veine communiste. Suivi d’ailleurs par une fête déguisée bien déjantée. C’est un bel exemple car ils ont réussi à faire une synthèse qui leur était propre, en ouvrant un espace d’expression sensible, tout en y associant leurs référents politiques.

Aurel : Oui ça me paraît être une bonne piste, il est important de cultiver des espaces-temps privilégiés, où s’adoucit l’exigence critique. Des moments qui invitent à laisser s’exprimer cette dimension sensible, à partager la vérité de ce qui nous traverse, ce qui nous tient à cœur, ce qui nous blesse ou nous écrase. On peut penser aux cercles de paroles ou aux rituels, tout en reconnaissant que c’est tout un apprentissage de parler de ses émotions, que ça n’a rien d’évident, et qu’il y a aussi d’autres portes d’entrées, comme le chant, le rap, la danse, ou la création artistique. En tout cas, un point me paraît fondamental: s’ouvrir à cette dimension implique de partager une certaine vulnérabilité, ce qui peut être difficile quand règne une exigence de pureté militante, de s’exprimer toujours de manière radicale. Peut être qu’une façon de retourner la question serait de dire: comment garder une vigilance face aux risques de dépolitisation et face aux discours et pratiques oppressives en interne, tout en créant un sentiment de réelle sécurité affective au sein d’un collectif?

Sur un autre plan, j’aimerai aussi citer une pratique que j’ai trouvée chez Starhawk, qui permet de cultiver des liens avec les autres qu’humains avec qui on cohabite. Elle permet aussi de créer des moments de respiration, afin de ne pas perdre pied dans des dynamiques collectives souvent très prenantes. L’idée est de trouver un lieu marqué par la présence d’autres qu’humains, et avec lequel on sent une affinité particulière. Ça peut être un coin de parc, une forêt, ou encore un square ou une friche (sachant que l’accès aux espaces verts est un grand enjeu d’inégalités sociales). La pratique consiste à y passer régulièrement 15-20 minutes, simplement pour observer ce qui s’y passe, suivre le fil des changements au cours des saisons, et se laisser surprendre par les rencontres. Et progressivement, Starhawk invite à prendre conscience que, tout comme nous observons les autres qu’humains, ils et elles nous observent en retour, qu’une familiarité se construit au fil du temps. J’essaye de me tenir à ces pratiques depuis plus d’un an, et c’est vrai que ça m’a influencé d’une façon difficile à mettre en mot. Et ça permet ensuite de revenir dans le collectif avec un nouveau regain de clarté et d’énergie.

Julien:  Et inversement, comment apporter une vision plus critique dans des espaces tournés vers un partage du sensible, pour qui des notions comme celle de “lutte politique” peut paraître effrayante, voire contre-productive?  

Aurel: Je ne pense pas qu’une vision plus politique puisse être amenée par la voie du discours, de l’argumentation. Ce n’est pas par la force de la pensée ou de l’introspection qu’on avance sur ces questions, mais par une participation, dans le réel, à des actions collectives de lutte contre la destruction des conditions de vie et pour la création de systèmes alternatifs. Si ces actions dérangent réellement le système dominant, alors la réponse de celui-ci sera une source d’apprentissage beaucoup plus marquante qu’un long exposé théorique. Il n’y a qu’à voir comment Extinction Rebellion a évolué dans son discours sur les violences policières depuis l’évacuation violente de la place royale en octobre 2019.

Par contre, quand on vit une existence relativement protégée, aller vers ces lieux de résistances demande un effort actif et conscient. Sur ce point, j’aime beaucoup l’image du navire négrier de Malcom Ferdinand pour parler d’écologie décoloniale. Il rappelle que si “nous sommes tous dans le même bateau” face aux catastrophes écologiques, nous n’y occupons pas les mêmes places. Il nous invite à voir ce bateau comme un navire négrier, où certain.es sont aux commandes ou en cabine de première et deuxième classe, tandis que d’autres font les petites mains ou sont enfermé.es dans la cale, voire sont jeté.es par dessus bord. Prendre conscience de sa position dans ce navire (et en particulier des privilèges dont on dispose en tant que personne blanc.he, issu.e d’une classe moyenne supérieure, etc..), fait aussi partie du “changement de conscience”. Il ne s’agit pas de s’auto-culpabiliser, mais de se mettre en mouvement contre les rouages du système qui fait tout pour cacher et légitimer la violence sur laquelle il repose. Ça veut dire aller vers des lieux de résistances, des collectifs en lutte qui ont besoin de soutien, non pas dans une logique de “sauveur” ou d’aidant, mais dans une volonté de solidarité et de construction avec les personnes principalement concernées. Entrer en contact. Faire l’épreuve du réel. Tisser des liens de solidarité au-delà des lignes de différence. S’allier aux mutineries là où elles émergent.

Ça ne veut pas dire que tout le monde doit se retrouver en première ligne: soutenir une lutte, ça peut se faire de plein de manières différentes. Je garde notamment le souvenir d’une institutrice retraitée qui était venue au camp de base de Ende Gelände pour offrir des ateliers de soin corporel aux militant.e.s qui revenaient d’action. Avec un peu de créativité, on peut toujours trouver un moyen de contribuer et d’apporter du soutien, mais pour cela, il faut commencer par aller au contact de ces lieux et ces groupes de résistance.

Laura : J’aime bien ce que tu dis Aurel, en particulier sur cette importance d’aller au contact. Car même quand on essaye de clarifier les grilles de lecture socio-politique, je vois que les déclics ne se font pas tant par la théorie, mais plutôt quand il y a ce contact qui permet de dépasser la méconnaissance et de faire l’épreuve du réel. Ça permet de se rendre compte que derrière la “lutte”, ce mot qui peut être connoté négativement dans certains milieux, il n’y pas avant tout une posture idéologique, mais un élan vital de défense du vivant,de défense d’une intégrité personnelle, ou collective.

En plus du contact, de la rencontre avec des groupes extérieurs, il me semble aussi important d’ouvrir des espaces pour visibiliser ces questions à l’intérieur même de nos collectifs. Quel que soit le groupe, il y existe toujours des marges et des perspectives invisibilisées. Par exemple, à Terr’Eveille, on a fait un atelier entre femmes et je me suis rendu compte qu’adopter une posture féministe n’allait pas nécessairement de soi pour toutes. En ouvrant ce type d’espace non-mixte, cela permet une parole authentique, on rend possible une expression autour de vécus personnels, en lien avec des violences vécues ou des identités marginalisées, telles que celle de ne pas s’identifier à la catégorie “femme”, ou celle d’être lesbienne. Alors plein de choses peuvent émerger, qui aident à la déconstruction et à la prise de conscience.

Mais je vois par contre que, dans des contextes plus tournés vers le soin, il existe souvent une tension forte entre l’harmonie et le conflit : des personnes qui viennent plutôt du développement personnel, ou d’une perspective avant tout spirituelle, peuvent être dans des discours qui valorisent tout le temps l’harmonie et qui ont des difficultés à accueillir l’importance et la puissance du conflit.

Aurel : Oui et je pense que tout ça découle d’une vision limitée de ce qu’est l’harmonie. Si on se l’imagine comme quelque chose de lisse, sans heurts et sans friction, ça ne peut marcher que si on reste dans un entre-soi, avec des personnes qui partagent les mêmes vécus et façons de voir le monde. Mais cette vision simpliste risque de s’avérer bien fragile dès que l’espace s’ouvrira à d’autres points de vue qui, en réalité, étaient déjà présents, mais n’étaient pas invités à s’exprimer. Face à cette altérité, la vision majoritaire risque de se sentir menacée et donc d’exclure les voix qui amènent du dissensus. Pourtant il existe une autre option : en suivant Gloria Anzaldua (et d’autres féministes décoloniales), on peut partir du principe que la rencontre des altérités crée forcément des frictions, du dissensus, des remises en question, que c’est un processus normal voire même très sain. Alors il devient possible de voir le conflit comme quelque chose de fécond qui permet aux pratiques et au discours d’évoluer vers plus de justesse. Tout le défi selon moi est de développer notre capacité à rester ancré.e, connecté.e, et à l’écoute dans ces moments de friction pour qu’ils deviennent des opportunités d’apprentissage.

A un niveau plus systémique, il ne faut pas perdre à l’esprit que, pour des groupes opprimés, le conflit est rarement un choix, mais une condition imposée du dehors par des groupes dominants. Quand, après 500 ans de colonisation occidentale, les nations indigènes réunies sur la réserve de Standing Rock dans le Dakota du Nord se sont vu imposer un projet de pipeline à proximité de leurs terres, elles n’avaient pas d’autre choix que de résister. Il faut bien mesurer toute la puissance de vie qui s’exprime dans l’acte de dire non dans un tel contexte. Un non ferme, ancré, et résolu face à un monstre mortifère et un appareil de répression implacable, empruntant des techniques militaires contre-insurrectionnelles développées lors de la guerre d’Irak. Apprendre de cette histoire, c’est une autre façon de se confronter au réel, et je recommande à celles et ceux en soif d’inspiration sur ce point de regarder le documentaire “Awake, a dream from Standing Rock”, produit par des acteurs et actrices de la lutte.

Julien : Pourrait-on dire que certaines figures de l’écologie profonde, ou du travail qui relie, sont en partie responsables d’une vision restrictive du spirituel cantonnée à l’harmonie et opposée à la lutte? Voyez-vous des références qui aient entretenu cette vision ?

Laura : Je ne vois pas une référence spécifique qui en serait responsable. Mais il y a un héritage dont on peut sans doute encore voir les effets, à savoir le fait que le mouvement de l’écologie profonde ait négligé une analyse sociale et politique davantage attentive aux diverses formes de domination. C’est une critique qui vient surtout de l’écologie sociale et de certaines écoféministes, même si ces dernières sont plus nuancées dans leurs critiques, comme Ariel Saleh qui reconnaît d’importantes convergences sur le fond.

Personnellement je me positionne plus dans une posture de réinvention et de réappropriation de ce mouvement : Comment peut-on redéfinir l’écologie profonde à partir d’autres endroits? Comment peut-on aujourd’hui tisser d’autres alliances?

Aurel : Pour reprendre la métaphore du navire négrier, on pourrait dire que l’écologie profonde, en tout cas dans la version de son père fondateur, Arne Naess, est une pensée écrite depuis le nid de pie (ce panier en haut du mât où se tient la vigie). Je dis ça premièrement dans un sens figuré: bénéficiant d’un fond de placement hérité de sa famille d’armateurs, il avait la liberté économique pour “prendre de la hauteur” sans être inquiété par des considérations matérielles. Mais aussi dans un sens littéral: la majeure partie de son œuvre a été élaborée à partir du “nid du cormorant”, un habitacle construit pour lui au sommet d’une des plus hautes montagnes de Norvège. Forcément, cette position offre une vue privilégiée sur des paysages que ceux qui, cantonnés sur le pont, peuvent plus difficilement voir. Mais cette distance, si elle est prise comme universelle, fait aussi perdre de vue toutes les réalités sociales qui se jouent sur le bateau: la hiérarchie de commandement, la prise d’otage, les mutineries. Sans comprendre cette histoire, une écologie du nid de pie risque d’imaginer que si le navire vogue vers la catastrophe, c’est que l’équipage tout entier consent à cette direction. Ça ne veut pas dire que cette vision n’a rien à apprendre, mais il faut simplement rappeler que c’est une critique incomplète, une écologie pensée depuis un point de vue partiel, et qu’elle est à confronter à d’autres, pensées depuis les parties inférieures du bâteau2.

Laura : Et en même temps, je nous invite à faire attention quand on dit “la critique est incomplète”, car on pourrait sous-entendre qu’il y aurait une et unique bonne critique alors que la critique développée par des approches plus structurelles, telle que l’écologie sociale, pourrait  aussi être considérée comme incomplète. Plus généralement, je suis très allergique à cette prétention à avoir le monopole de  “la bonne critique” et je suis frappée de voir comment certaines figures de l’écologie sociale ont tiré à boulets rouges sur l’écoféminisme ou sur l’écologie profonde. Ça me paraît plus riche de travailler à une articulation, en reconnaissant la diversité des perspectives critiques.

Aurel : Effectivement je te rejoins Laura sur ce point: qu’une des limites de la critique plus sociale est de tomber dans une exigence de pureté, une grande intransigeance qui se termine souvent par un éparpillement dans des luttes de chapelles. Pour caricaturer, on pourrait dire que la critique permet d’être très précis, au risque de diviser, tandis que la dimension sensible, qui peut paraître parfois un peu floue, permet de rassembler et créer du commun – des espaces où on peut se parler.

Je reviens à ce sujet à Gloria Anzaldúa qui parle de cela en nommant un espace d’entre-deux qu’elle appelle Nepantla, comme un espace entre deux visions du monde, une zone limite où on peut imaginer faire des croisements et des ponts et créer du collectif au-delà d’une ligne idéologique commune.

Laura : Par rapport à cette idée de zone limite, j’aime beaucoup un concept développé par Laura Centemeri à partir de la notion d’écotone qui décrit en écologie une zone de transition entre deux écosystèmes. Elle définit l’écotone culturel et politique comme cette zone où des cultures et des expériences politiques différentes sont amenées à se rencontrer et à collaborer. C’est un espace qui se caractérise par une convergence autour de grandes valeurs, comme celles d’émancipation et de justice, mais où on accueille divers types de réponse et de stratégies. En fait, il me semble que le projet de Mycélium correspond bien à cette idée d’écotone. C’est un lieu de rencontre entre différents écosystèmes, un lieu où on porte un soin particulier à l’accueil de la complexité, de la diversité des postures et des points de vue. Il s’agit de créer les conditions culturelles pour que des acteurs venant d’horizons critiques différents puissent reconnaître l’utilité des différentes visions du changement, ce qui implique aussi une stratégie politique d’ouverture aux alliances et aux hybridations.

Julien : C’est en effet quelque chose que nous essayons de pratiquer à travers les actions de Mycélium! J’observe néanmoins que créer de tels espaces de rencontre est complexe, en particulier quand on prend conscience de nos différentes situations sociales, d’oppressions et de privilèges. Alors comment ouvrir de tels espaces de rencontre, mais qui ne reproduisent pas une marginalisation de groupes déjà marginalisés tant dans la société que dans les mouvements écologistes? 

Aurel : C’est une question complexe à laquelle on ne peut pas apporter une réponse unique; je ne peux que partir de mon expérience. Je ne suis pas le seul à l’avoir soulevé, et ça mériterait un article à part entière, mais j’ai souvent été confronté à une hétéronormativité3 latente dans les milieux écologistes tournés vers le sensible. Certains discours – la nécessaire complémentarité du féminin et du masculin par exemple – ont tendance à ériger l’hétérosexualité comme norme universelle et naturelle. Ces récits véhiculent implicitement le message aux corps-esprits dont les identités de genre et les orientations sexuelles s’écartent de ces normes que nous sommes des être déviants, non-naturels. Difficile dans ces conditions de se sentir suffisamment en sécurité – physique et affective – pour pouvoir s’ancrer en soi, s’ouvrir pleinement, et être dans l’authenticité avec d’autres personnes, quand on sait que le faire viendrait bousculer les croyances et les visions du monde (et donc menacer “l’harmonie”) de la majorité du groupe. Tout cela pose donc des questions de souveraineté: s’il y a des collectifs dans lesquels on sait qu’on ne va pas pouvoir se montrer vulnérable, il faut se laisser le droit de ne pas le faire.

Aujourd’hui, face à cet enjeu de l’inclusion de personnes marginalisées, de plus en plus de groupes militants essaient de revoir leur mode de fonctionnement pour s’assurer qu’il soit “safe” pour un plus grand nombre de personnes et cette démarche me semble importante. Souvent, ces groupes se placent dans une approche de la sécurité où tout doit être pensé en amont, c’est-à-dire que pour assurer cette sécurité et que pour que tout le monde puisse s’exprimer, on édicte un certain nombre de règles, qui sont bien sûr importantes (employer le bon pronom pour une personne, connaître les bases de l’antiracisme,…), mais qui peuvent entraîner une certaine forme d’hypervigilance et surtout vouloir nous faire croire qu’on peut tout prévenir. Le risque, si on en reste uniquement sur cette approche, c’est d’appeler à un hypercontrôle de la conduite avec l’exigence de ne pas faire un seul pas de travers. Donc je ne dis pas que ce volet ne soit pas important, mais qu’il faut aussi arriver à prendre soin de ce qui arrive malgré tout, de blessures qui seront quand même ravivées, car on ne peut en fait jamais construire un espace qui soit complètement “safe”.

Pour revenir sur mon expérience, je me suis donc retrouvé plusieurs fois en difficulté dans des ateliers face à une ambiance hétéronormative. Heureusement, ils étaient ponctués par des moments plus intimes, en petits groupes de paroles à 3 ou 4, dont le but explicite était de recueillir les ressentis qui émergeaient au cours du processus. Même si c’était difficile à mettre en mot, j’ai pu exprimer mon malaise et obtenir du soutien de la part du groupe (évidemment, la difficulté aurait sûrement été plus grande si je ne partageais pas déjà les codes sociaux pratiqués dans de tels groupes). À plus long terme, ces partages ont participé à un début de prise de conscience des ces enjeux au sein du collectif. Voilà juste un petit exemple de ce que je disais à propos des moments de friction qui deviennent des apprentissages. La friction et le dissensus font partie du vivant. On peut prévenir et déconstruire beaucoup de choses, mais on ne peut pas tout prévoir à l’avance. Par contre, on peut cultiver des espaces et des capacités d’écoute, de remise en question, et de réparation.

Julien : Merci à vous deux pour ce riche dialogue qui ouvre bien d’autres pistes de réflexion pour la suite ! 

1 Le terme chicano.a désigne une personne mexicaine ou d’origine mexicaine vivant aux Etats-Unis.

2Voir notamment le livre “Une écologie décoloniale” écrit par Malcom Ferdinand ainsi que le mouvement de justice environnementale.

3Alors que l’homophobie se définit comme le rejet ou la haine envers les personnes homosexuelles ou bisexuelles, l’hétéronormativité est une forme souvent moins visible d’oppression qui place l’hétérosexualité comme étant la seule norme et envisage le monde et la société uniquement à partir de cette norme, ce qui conduit à rendre invisibles et marginaux les vécus des personnes non-hétérosexuelles.

Image : Manifestation à Standing Rock contre le projet Dakota Access Pipelin.  Crédit : Leslie Peterson, Stand With Standing Rock Nov 11-15 2016, Licence(CC BY-NC 2.0), https://www.flickr.com/photos/99603156@N03/30396604493/in/photostream/