Entretien avec Myriam Bahaffou : « Voyons là où l’écoféminisme se vit, même s’il ne se nomme pas comme tel »

Entretien avec Myriam Bahaffou : « Voyons là où l’écoféminisme se vit, même s’il ne se nomme pas comme tel »

L’écoféminisme, comme angle de vue des multiples crises et rapports d’oppression, connaît une résurgence dans les milieux écologistes francophones. Mycelium s’intéresse à cette résurgence et à ce que l’écoféminisme peut offrir comme enseignements, pratiques et visions politiques, pour inspirer nos mouvements écologistes à l’heure où nous pouvons être frappé.e.s par le découragement, la perte de liens renforcée par la pandémie de Covid-19 et le sentiment d’impuissance face à des systèmes de domination et d’exploitation qui semblent inarrêtables.

Mais l’écoféminisme désigne des visions et réalités plurielles, complexes et abrite parfois des discours contradictoires, ce qui peut soulever de la confusion, voire de la méfiance de la part de certain.e.s d’entre nous. Pour tenter de voir à quelles conditions l’écoféminisme peut être porteur d’une nouvelle puissance politique , nous avons réalisé cette interview avec Myriam Bahaffou, chercheuse en philosophie et études de genre et militante écoféministe. Selon elle, pour répondre à cette attente, l’écoféminisme doit assumer ses racines complexes, ses différentes dimensions (de lutte et de résistance mais aussi de soin et de spiritalité) tout en affirmant son ancrage dans une perspective décoloniale, queer et anticapitaliste.

Cet article est la version synthétique d’un entretien effectué le 13 novembre 2020 par Julien Didier de Mycelium.

Merci Myriam tout d’abord de nous accorder cette interview! Ma première question serait de te demander comment tu te présentes en général et d’où tu parles quand tu parles d’écoféminisme?

Je me définis aujourd’hui en tant que militante écofeministe, même si j’ai souvent eu du mal avec ce mot. Mon statut de chercheuse me place en effet dans un rapport compliqué avec ce terme, et ça me pose de réelles questions sur les articulations possibles entre milieux institutionnels et radicaux.

D’un point de vue plus sociologique, je suis une meuf cis (du moins jusqu’à présent) et c’est à partir de cet endroit du genre que j’ai pu comprendre la force de l’écoféminisme, à partir du moment où j’ai compris que j’étais une femme cisgenre mais aussi racisée. Je suis issue de l’immigration maghrébine, donc très jeune j’ai vite été confrontée à un discours d’assimiliation à la République (française) tout en ayant une identité raciale marquée et discriminée dans cette société.

Je suis aussi très proche des communautés de travailleur.se.s du sexe et des mouvements queer, ce qui me semble important à préciser car cette proximité nourrit chez moi une vision plus complexe de l’écoféminisme et en tout cas qui n’est pas attachée à une vision « traditionnelle » de la nature, dans lesquelles ces questions ne seraient pas abordées ou seraient vues comme non-naturelles. Je vis mon écoféminisme dans une réappropriation perpétuelle des codes, des genres, des corps, des sexualités, et me situe loin d’une idée fantasmée et romantique de la nature.

Et justement qu’est-ce qui t’a amenée vers l’écoféminisme, alors que ton parcours est plutôt singulier parmi les personnes qui s’en revendiquent aujourd’hui?

Franchement je n’en sais rien ! Je crois que quand tu nais meuf, maghrébine avec des parents issus de l’immigration et pauvres, tu es déjà militante d’une certaine manière. Ta vie c’est du militantisme, puisque dès le début tu vois les failles d’un système qui est contre toi, ou du moins dans lequel tu n’es pas valorisée. Maintenant pourquoi l’écoféminisme, pourquoi mon intérêt particulier pour le combat animaliste1 aussi, pourquoi c’est ça qui m’a ouvert le crâne politiquement, je n’ai pas de réponse.

J’ai en tout cas développé une conscience politique de tout ça en même temps, c’est-à-dire que je crois que je suis devenue féministe au moment où j’ai compris que j’étais une meuf cis racisée dans un monde patriarcal, ecocidaire et colonial. Disons que je vis ça dans une sorte d’ouverture et de fait à la base ma vision est certainement plus intersectionnelle que des personnes qui ont évolué d’abord au sein du féminisme, ou de l’écologie, de manière cloisonnée. Ma manière d’être écoféministe a donc justement beaucoup à voir avec mon identité sociale. Et si je n’avais pas vécu ce que j’ai vécu en termes de précarité, de famille, d’éducation, de blessures, de pauvreté, je n’aurais sans doute pas pu saisir ce mouvement dans toute la radicalité qu’il proposait.

J’ai enfin été élevée dans l’idée que la vie ne me donnerait pas de seconde chance. Donc, quand j’ai eu 23 ans, quand j’ai rencontré l’écoféminisme en tant que mouvement et que théorie, j’en ai été fascinée, c’était tellement absent en dans ma vie et en France, je me suis dit, allez faisons une conférence là dessus ! Pourtant, je n’avais pas la légitimité ni la place pour le faire, personne ne me connaissait. Au final, je crois que c‘est cette manière d’exister toujours sans excuses, à débouler où on ne m’attendait pas, à prendre la parole de manière forte et assurée, à porter un message seule dans un milieu extrêmement blanc, bref à avoir une attitude qu’on n’aurait pas attendue pour une jeune femme arabe de 23 ans à qui on a pourtant tout portait au silence, qui m’a sauvée.

« Je m’inspire des histoires, des luttes, des résistances et des références de pays non-occidentaux pour pouvoir vivre un écoféminisme qui soit en adéquation avec mes valeurs en France car c’est d’autant plus important de porter ce message ici.» 

Une des critiques adressées au mouvement écoféministe, et aux mouvements écologistes en général, est qu’il s’adresserait surtout à des personnes blanches et privilégiées, ce qui le rend peu représentatif des réalités sociales vécues par les personnes racisées2 et issues de classes populaires. Comment te positionnes-tu face à cette critique?

Avant tout il me semble très important de souligner que cette blanchité écrasante qu’on peut observer, elle n’est qu’Européenne, voire propre à l’espace francophone. Quand on parle d’écoféminisme en Amérique latine, en Inde, en Afrique ou dans certaines parties de l’Asie, ça ne mobilise pas du tout les mêmes références et les mêmes mouvements. Il faut donc aussi voir en quoi le fait de répéter que l’écoféminisme est blanc entretient justement la blanchité. Il suffit d’aller au Chili, au Chiapas, au Brésil, pour voir que la question y est posée de manière très différente et c’est important de rappeler que non, l’écoféminisme n’est pas de façon indiscutable et internationale un mouvement de personnes blanches. C »est ce qui me pousse d‘ailleurs à me battre à l’intérieur de ce mouvement car j’ai plusieurs fois eu envie d’abandonner face à cette critique d’un mouvement composé surtout de femmes blanches cis et privilégiées, peu en connexion avec les mouvements décoloniaux ou le transféminisme3 par exemple. Personnellement, j’ai souvent douté, en me disant que je devrais peut-être cesser de m’affilier à ce mouvement qui me définit peu. Pourtant, c’est en regardant ailleurs, que ce soit au RENAMAT ou au réseau panafaricain WoMin que je vois pourquoi et comment ce terme peut encore faire sens pour moi. C’est important de le dire et de nommer ces mouvements car affirmer simplement que l’écoféminisme est blanc est non seulement faux, mais en plus cela invisibilise aussi ces luttes qui existent. C’est d‘ailleurs pour ça qu’aujourd’hui je préfère parler d’écoféminisme décolonial, ce qui devrait être une évidence, mais qui est nécessaire à mentionner pour ne pas rester bloquée dans une pseudo reconnexion fantasmée à la nature, vision qui n’a jamais été présente dans les luttes des femmes de couleur des pays (ex-)colonisés, réelles actrices du changement écoféministe à l’oeuvre.

Je m’inspire donc des histoires, des luttes, des résistances et des références de pays non-occidentaux pour pouvoir vivre un écoféminisme qui soit en adéquation avec mes valeurs et de pouvoir le porter en France, car c’est d’autant plus important de porter ce message ici. Si je vivais ailleurs, je ne me dénommerais probablement pas écoféministe, mais c’est parce que je suis ici et que cet héritage-là est occulté qu’il y a selon moi presque une responsabilité de m’appeler comme ça.

Et donc pour toi, quelle peut-être aujourd’hui la pertinence politique de l’écoféminisme depuis la France ou la Belgique en 2020?

Ce mouvement m’apparait tellement pertinent dans un climat viriliste et destructeur tel qu’on l’a encore vu récemment avec la rhétorique guerrière mobilisée en France contre la pandémie de Covid-19. Aujourd’hui, les liens entre la destruction du monde, des mondes plutôt, et des personnes sexisées (c’est-à-dire les femmes et les minorités de genre) n’est plus à prouver et à ce titre l’écoféminisme devient une espèce d’évidence. Il représente en même temps une alternative assez radicale à une écologie que je dirais mainstream.

Sa pertinence politique est encore plus claire depuis la pandémie car on a vu à quel point les femmes et les minorités de genre étaient frappées de plein fouet4. Là, les travailleur.se.s du sexe étaient sans le sou, les caissières et les femmes de ménage ont été exploitées tous les jours un peu plus devant nous, toutes les femmes sont en fait en première ligne, sans parler des communautés queer, des personnes à la rue, des précaires… Je vois une évidence absolue face à un croisement d’oppressions qui enserre ces personnes.

A partir de là, l’écoféminisme nous offre des clés pour nous reprendre en main et nous empuissancer dans un monde qui s’abîme chaque jour un peu plus : c’est pertinent car il place le genre, la race et plein d’autres oppressions comme nouvelles matrices de l’action climatique et écologique.

A un autre niveau, l’écoféminisme permet de voir les forces qu’on peut rassembler, que ce soient des réseaux de solidarité, des cantines, des aides pour l’accouchement à la maison, des groupes de parole et d’écoute, du cagnottes mises en place pour subvenir aux besoins des corps blessés, vulnérables, démunis. J‘ai constaté avec un certain optimisme que les réseaux militants peuvent s’aider, signaler leur existence les uns aux autres.

Avec la force de mouvements comme « Me Too », « Black Lives Matter » et des mouvements de justice climatique, on vit une époque propice à la résurgence de l’écoféminisme et il y a en tout cas pour ces mouvements une opportunité de se saisir de quelque chose qui n’était pas là avant et de tisser à partir d’autres récits, d’autres mémoires, d’autres acteurs et actrices. Je trouve que c’est assez inédit et très pertinent politiquement.

Ton regard se rapproche assez fort des mouvements de lutte intersectionnels, qui articulent les questions de race, de genre et de classe pour penser les questions de justice sociale. En quoi penses-tu penses qu’il est important de parler d’écoféminisme et pas juste d’intersectionnalité?

On reproche beaucoup aux mouvements écologistes « mainstream » de trop peu parler des privilèges et de ne pas se questionner sur leur situation sociale. Je suis entièrement d’accord avec ce point de vue. Mais il faut aussi dire qu’il y a énormément de luttes féministes intersectionnelles et décoloniales qui prennent peu en compte une dimension écologique qui fait pourtant complètement partie de leur combat. Je trouve important de dire que dans beaucoup de luttes décoloniales, on parle d’écologie mais sans employer le mot car on parle de migration, de destruction du territoire, de spoliation de terres… La plupart des personnes issues de l’immigration ont des parents ou grand-parents qui avaient un fort lien à la terre, à l’agriculture, à la mémoire du sol, au soin des plantes ou des animaux. En langage occidental, on appellerait ça une conscience écologique Malheureusement, je vois peu cette dimension dans certaines luttes décoloniales, et c’est là que je trouve que ma place est intéressante: j’essaye de constituer une sorte de pont où je peux à la fois adresser des critiques radicales au mouvement écolo blanc au sujet de son aveuglement face aux questions de race ou de classe, mais également aux luttes plus intersectionnelles qui ont du mal à comprendre comment l’écologie s’articule avec leurs combats.

L’écoféminisme connaît une résurgence dans les milieux intellectuels et académiques, mais peu de mouvements présents sur le terrain se désignent aujourd’hui comme tels, comment l’expliques-tu et quelle cartographie de l’écoféminisme ferais-tu aujourd’hui dans l’espace francophone?

En effet, en France aujourd’hui, il y a peu ou pas de mouvements « sur le terrain » qui s’autoproclament écoféministes. Pour être honnête, je n’en connais presque pas. Pourtant, je constate plein de groupes qui se rapprochent des imaginaires et pratiques de luttes écoféministes, comme les Bombes Atomiques, un collectif féministe et anti-nucléaire ici à Bure. Leurs deux rassemblements en mixité choisie se placent très fort dans le sillage du camp pour la paix de Greenham Common entre 1981 et 2000.

Maintenant, il me semble intéressant de parler d’écoféminisme en terme de grille de lecture et non pas juste comme un mouvement aux contours définis : la question n’est pas tant « j’y adhère ou je n’y adhère pas » mais plutôt de savoir quelque perspective on applique à la réalité. De ce point de vue, je peux dire où aujourd’hui je vois de l’écoféminisme.

Depuis longtemps par exemple, les comportements « écolos » existent déjà chez les plus pauvres : le recyclage, le fait de garder les choses longtemps, le rafistolage, la bouffe végétarienne, tout ça on le faisait depuis toujours, mais personne ne nous a donné une médaille d’écologie. Donc peut-être que parler de terrain, ça commence par reconnaître la valeur politique de tous les gestes et toutes les résistances qui ne sont pas traditionnellement nommées comme telles. Dire que je vois de l’écologie dans les quartiers, de l’écoféminisme dans des actions et coopératives paysannes, c’est pour moi une manière de créer du commun à des endroits et de ne surtout pas commencer ex nihilo en se disant qu’on va “créer l’écoféminisme“, ça ne marche pas, et heureusement d’ailleurs.

« On a le devoir comprendre qu’une daronne des quartiers qui s’inquiète de ce qu’on va donner à ses enfants à manger est éminemment écoféministe. »

Pour être plus précise, je vois Fatima Ouassak avec le front de mères, le réseau Genre-Classe-Race, ou le collectif « Décolonisons l’écologie » comme très écoféministes. Il y a aussi des personnes, comme Isabelle Cambourakis, comme Renda Belmallem, comme les réalisatrices du film Ni les femmes ni la terre, comme moi, qui gravitons dans ce monde de manière plus individuelle. Cette idée de bouger entre plusieurs réseaux est aussi l’idée à la base de Voix Déterres dont je fais partie,. Notre objectif n‘était pas de brandir le mot écoféminisme ou de lancer un mouvement, mais de dire qu’on est présentes à des événements, plutôt d’orientation intersectionnelle, en y amenant la question écoféministe pour montrer qu’il y a des choses à tisser et à tricoter ensemble, à partir de situations concrètes : l’exposition démesurée des personnes racisées aux désastres écologiques, aux déserts alimentaires, le danger des produits domestiques pour les femmes qui sont souvent assignées à cette sphère, la consommation d’animaux qui détruit des milliers d’hectares de vie des populations autochtones, la colonisation comme matrice de la destruction écologique globale.

Tout ça pour dire qu‘il y a une vision écoféministe que je voudrais contribuer à diffuser, car on manque cruellement de visions. Notre mémoire de l’écoféminisme est trop partielle, surtout quand on répète inlassablement que c’est un mouvement de femmes blanches des années 80 des USA et en Grande-Bretagne, ce qui n’est pas faux, mais pas non plus fidèle à la réalité. Pour nous recréer une vision plus large, il faut donner de l’information , dire qu’en Amérique Latine comme au Canada il y a de l’écoféminisme. Du moins se dire qu’on peut les voir comme telles, en ayant à l’esprit que toutes ne se labellisent pas de cette manière (mais les femmes de Greenham Common non plus, pourtant on ne cesse de se référer à ce récit). L’idée n’est pas de les exotiser en disant “elles savent mieux là bas“, mais en travaillant sérieusement sur notre conception de ce mouvement comme une lutte pour la survie, comme un cri de rage, et plus uniquement comme des mémoires antinucléaires qu’on se plaît à réécouter parce que c’est joli. Bien évidemment que c’est normal que le Greenham Common nous parle, bien évidemment qu’on se rattache à ce qui est proche de nous, mais le terrain actuel de l’écoféminisme n’est plus là. On a le devoir de comprendre, et je dis bien le devoir, c’est à dire la responsabilité, de comprendre qu’une daronne des quartiers qui s’inquiète de ce qu’on va donner à ses enfants à manger est éminemment écoféministe.

Oui c’est intéressant de voir ce qui ne se nomme pas comme tel mais peut être rapproché de l’écoféminisme. Par contre, il y a aujourd’hui des événements qui se nomment écoféministes, mais qui ne partagent peut-être pas cette radicalité-là et ont plutôt l’air de surfer sur une mode en diffusant une vision assez lisse de l’écoféminisme, quel est ton regard là-dessus?

Il y a clairement un phénomène de récupération assez important, qu’on a essayé de pointer avec Julie Gorecki dans la préface de la réédition du livre de Françoise d’Eaubonne et qu’on a toutes deux constatées depuis les Etats-Unis ou la France. Il y a un large phénomène de mode en Occident autour de ce concept, qui consiste à dire qu’être écoféministe, ce serait vendre des culottes bio et des couches lavables et se déclarer sorcière avec des pierres précieuses issues de l’extractivisme, dans une perspective souvent individuelle et récupérée par le capitalisme néolibéral.

Ce que ça révèle selon moi, c’est qu’il y a une catégorie de femmes cis et privilégiées qui ont besoin de s’identifier à quelque chose, de se retrouver dans un message de lien avec leur corps, leur nature. Et je trouve que c’est important de le nommer car en même temps ça expose un besoin et une aspiration qu’il ne faut pas ignorer. Le problème c’est que l’écoféminisme « blanchi » vient leur offrir une réponse sous une forme douce, sucrée, et complètement intégrée dans le système capitaliste. Maintenant ce qui me déçoit profondément, c’est de me demander comment on a pu partir d’un mouvement de nanas qui allaient saboter des centrales nucléaires pour en arriver à des festivals où on achète des culottes en coton bio et des ecocups tout en rentrant chez soi et continuant à produire sans rien remettre en question. Constater tout cela me fait dire que désormais nous n’avons plus besoin de festivals écoféministes, mais plutôt de collectifs engagés dans des endroits politiquements mouvants, engagés sur le terrain.

Ce qui me pousse à te questionner sur la question des alliances : même si on abandonne l’idée d’un mouvement écoféministe bien déterminé pour y voir une dynamique plus transversale à plusieurs milieux, il reste qu’il peut y avoir des mouvements avec qui ont veut faire alliance et d’autres avec qui on va volontairement refuser de s’allier.

Il faut bien sûr repartir de la dimension non-homogène de l’écoféminisme qui est une force, mais on doit quand même se demander avec qui on peut cohabiter, ou « habiter en terres écoféministes », tout en n’étant pas forcément alignées sur les mêmes positions.

L’idée n’est pas selon moi de pouvoir avancer avec tout le monde, en tout cas personnellement je n’aurais pas l’énergie de faire de la pédagogie permanente. Plutot j’ai envie de déceler où il peut y avoir de l’écofeminisme ailleurs que dans des mouvements qui sont déjà officiellement affiliés écolos. Ça me semble important d’aller au-delà de cette affiliation, car c’est là que je vois qu’on peut changer quelque chose politiquement.

C’est une démarche qui demande pas mal d’humilité car elle requiert de reconnaitre qu’on n’a pas inventé grand chose de révolutionnaire, puisque le projet de civilisation mortifère contre lesquelles les écoféministes se battent était intrinsèque à la colonisation et déjà dénoncé par les luttes anti-coloniales par exemple. Et tant qu’il n’y aura pas cette reconnaissance là, et donc une critique décoloniale au centre même de l’écoféminisme, alors ce sera impossible de converger avec les bonnes personnes.

Aussi, pour avancer il va falloir sérieusement remettre en question notre vision de la nature, et sortir d’une trop grande idéalisation d’un état naturel, pur, sauvage, dépouillé de tout péché, presque chrétien, qui est la porte ouverte à des alliances toxiques. Se dire aussi une bonne fois pour toutes que l’écoféminisme ne pense plus à partir de la catégorie femmes (sous-entendue cisgenre), mais des personnes « sexisées »5, afin d’ouvrir à plus de convergence avec les mouvements queer entre autres.

« la question des alliances gagne à être pensée à partir de lieux et d’opportunités communes plutôt que d’une idéologie réellement fixée. Je crois plus en la complicité qui peut se créer à des endroits précis qu’à une pseudo-cohérence idéologique. »

Pour être vraiment honnête, c’est après avoir vu des posts, des événements et des articles aussi racistes que transphobes que je me suis vraiment demandé si j’avais encore envie de militer à l’intérieur de cette catégorie “écoféministe“ et si je ne devais pas simplement m’appeler féministe décoloniale après tout. Puis je me suis dit : « attends, après tout ce qu’ils ont réussi à arracher, ils ne vont pas nous enlever ça non plus ». J’imagine que le mot “féministe“ a connu le même sort et pourtant, on continue à le brandir. Alors je ferais pareil avec écoféministe, même si ça doit vouloir dire lutter à l’intérieur aussi contre des nanas privilégiées qui veulent utiliser le mouvement comme une nouvelle forme de bien-pensance écologique et de satisfaction individuelle.

Enfin, la question des alliances gagne selon moi à être pensée à partir de lieux et d’opportunités communes plutôt que d’une idéologie réellement fixée. Je crois plus en la complicité qui peut se créer à des endroits précis qu’à une pseudo-cohérence idéologique. L’écoféminisme c’est aussi ça, cette recherche du commun qu’on peut créer et qui ne se réalise pas dans les bouquins. Si je parle du lieu où je vis, à Bure, il y a là des personnes avec lesquelles je n’aurais jamais pensé pouvoir m’allier, qui sont à mille lieues de l’écoféminisme, mais où cette alliance devient évidente au bout de quelques mois de cohabitation, car on crée du commun. Je crois que cette notion de commun, au sens presque historique du terme me parle beaucoup.

Si on parle de la question des espaces et des pratiques, une des propositions fortes de l’écoféminisme est l’ambition de créer des espaces de luttes qui soient aussi des espaces où on prend soin de nos vulnérabilités, voire où on lutte à partir de nos vulnérabilités et pas malgré elles. Que vois-tu comme pratiques importantes à mettre en place pour créer des espaces de lutte qui soient aussi des espaces de soin?

Tu sais, hier ma soeur a subi une violence policière, verbale, tard dans la nuit. Elle me racontait, presque en pleurant, combien c’était difficile pour elle et ma mère l’a vite reprise, en lui disant de se blinder, de ne rien laisser passer. Je crois que c’est ça que j’entends par vulnérabilité : pouvoir se donner des espaces et des temps pour réaliser qu’en fait, aujourd’hui, on est parqué·es chez nous, que des drones nous surveillent, qu’on est surveillé·es constamment par des forces armées qui patrouillent, et qui ont l’argent, la légalité, voire un pouvoir de vie ou de mort sur nous. Réaliser ça, et chialer, c’est prendre en compte nos vulnérabilités.

Personnellement l’écoféminisme est le seul mouvement où je vois cette place centrale donnée au soin et à la vulnérabilité. Où on peut parler du corps en tant qu’objet politique, pas uniquement de lutte mais aussi de blessures, de meurtrissures, de ravages et de traumas. Ceci me parait renversant politiquement, car on lâche la logique politique qui requiert d’avoir un corps intouchable, fort, fait pour la lutte et la résistance. Encore une fois, on décale le récit, on parle à partir des blessures.

Ce renversement nous pemet de changer de vision de façon radicale : ce n’est plus l’action virile, forte et guerrière qui est la seule action politique légitime, mais plutôt celles qui naissent de nos désastres intérieurs, de nos émotions, de nos oppressions, du validisme aux agressions sexuelles. Tout cela n’est alors plus un accident rejeté dans la sphère de l’intime, mais un objet central à partir duquel raconter une nouvelle histoire. C’est très important de ne pas vivre ça sur un mode solitaire où chacun.e garde sa merde pour soi, il faut qu’on fasse éclater tout de ce qui nous traverse d’effrayant et de remuant, qu’on le célèbre presque, célébrer cette forme de désespoir qui conditionne la possibilité d’être ensemble dans une telle lutte.

Concrètement à Bure par exemple, on commence à organiser des ateliers qui abordent le consentement, la communication non violente, l’autodéfense émotionelle,… Il y a l’idée d’avoir des endroits en mixité choisie sans avoir à s’en justifier (et pas que à partir du genre) ce qui est un outil politique très puissant. On peut aussi se former à l’écoute active, faire de l’autogynéco, se reconnecter avec une forme d’auto-soin qui permet de ne plus être dépendant.e d’une institution externe pour soigner ou recevoir un diagnostic sur nos corps. Et plus simplement, accorder beaucoup d’importance aux repas, aux soirées, à la convivialité, à la possibilité de rire, de bouger, de communiquer autrement que par les mots, de se lâcher. Tout cela peut facilement être dévalué, car ce ne serait pas de l’ordre de la « vraie lutte » qui consisterait uniquement à aller au front, à se frotter aux keufs, à s’habiller en noir de la tête aux pieds et être finalement »un vrai mec ». Au fond, comme ailleurs, tout ce qui relève de la sphère domestique, du soin, du cosmétique est encore souvent mis de côté et méprisé dans beaucoup de milieux militants. Je pense que c‘est un mélange de toutes ces approches qui consituerait un espace ouvert et réellement inclusif.

« Parler à partir de nos vulnérabilités, c’est parler à partir de ce qui nous fait honte car la honte est un marqueur de notre oppression. »

Enfin, je dirais que parler à partir de nos vulnérabilités, c’est en fait parler à partir de ce qui nous fait honte car la honte est un des marqueurs de notre oppression. Par exemple, pendant longtemps j’ai eu honte d’avoir grandi en quartier populaire, j’ai eu honte d’être pauvre et j’ai eu honte d’être arabe. C’est normal car ce sont des choses dont on est censé.es avoir honte dès le plus jeune âge et même nos parents nous l‘inculquent. Eh bien, être écoféministe m’a permis de transformer cette honte en puissance. Avant, je prenais soin de cacher soigneusement tout ça, j’avais complètement effacé tout cet aspect de ma vie. Désormais je réalise que je peux faire de ce passé, de cette culture de la rue, de mon histoire de fille d‘immigrée quelque chose de l’ordre de la résistance. Verbaliser ce qu’on a si longtemps tu, qu’il s’agisse des mort.es autour de nous, des violences que j’ai subies, de celles que j’ai infligées, bref de tout ce qui est lourdement honteux, comme une enclume au fond du bide, ça finit par renverser la honte elle-même. Pour le dire autrement, il ne s’agit pas juste de dire “j’ai été victime d’inceste ou j’ai été victime de viol », mais de se donner le pouvoir de guérir de ça, et de pouvoir s’emparer de cette parole collectivement, car elle fera forcément écho chez d’autres. Et là, je me retrouve à puiser dans la moi honteuse, celle qui cache, plutôt que dans la moi guerrière et militante ; ça me permet d’approcher une version plus complète de moi même, qui inclut la partie blessée et brisée aussi. Et je pense que l’écoféminisme peut faire du lien entre toutes ces parties du moi qu’on nous apprend à cloisonner si minutieusement. Ca me paraît aussi être une proposition spirituelle très forte.

Justement j’aimerais qu’on puisse s’attarder sur cet aspect spirituel présent dans l’écoféminisme, souvent présenté à partir d’une opposition simpliste entre des écoféministes matérialistes et des écoféministes spiritualistes. Comment des pratiques spirituelles peuvent selon toi soutenir un engagement politique, dans des espaces militants où « spirituel » peut être vu comme un gros mot?

En ce qui me concerne, je suis à un stade où je vois de plus en plus la spiritualité comme une composante essentielle de nos mouvements. A Bure par exemple, qui est une lutte où il y a eu des moments très difficiles en termes de harcèlement policier6 et où les traumas mililtants existent bel et bien, comme dans tous les espaces de luttes d’ailleurs, il y a pour certaines personnes un énorme besoin de guérison, et de libération.

Face à ce besoin, la spiritualité a un rôle énorme à jouer pour créer des lieux de rassemblement et de célébration. Je m’y attache donc comme à une force qui permet de maintenir les communautés entre elles. Je pense qu’on a vraiment besoin de célébrer ce qu’on a, encore plus quand tout est si friable et en danger. Cela ne veut pas dire abandonner la lutte, mais lutter d’une autre manière, à partir d’une autre narration, celle de l’invisible, de ce qu’on ressent, ce qui nous fait vibrer, pleurer de rage ou de joie. De cette manière on peut prendre soin de nos limites par pour éviter de faire un burn-out militant, surtout quand la plupart de tes ami.e.s est soit en prison, soit en dépression.

« Incorporer la magie dans l’optique d’un renversement du système patriarcal, capitaliste et colonial, ne me paraît pas du tout délirant, vu la tâche à laquelle on s’attelle »

Ce travail requiert de cultiver un certain lien avec l’invisible et de quitter le règne de l’unique rationalité, qui reste souvent le seul registre valide de la pensée. J’aime l’idée qu’on puisse retrouver une dimension sacrée à nos luttes, par exemple en faisant des incantations ou des rituels. Ce sont des gestes qui nous donnent une force incroyable, comme un endroit où on peut se connecter autrement que dans la violence ou autour d’un repas, un endroit où on se sent en danger aussi, on on peut paraître ridicule, ce qui va chercher dans un répertoire d’émotions différent de celui qu’on a l’habitude de mobiliser.

Et puis c’est quand même magique, de vouloir changer le monde non ? De construire une maison en chantier participatif, de vivre à 20, 50 ou 100 dans une maison alors qu’on ne se connaît pas, d’organiser des événements énormes qui rassemblent tant de mondes différents, de faire à manger dans une immense cuisine, de danser sous la pleine lune, de parler de ce qui nous traverse avec des gens de tous tous horizons, de vivre hors du salariat, d’apprendre à couper du bois, de faire famille sans les liens biologiques. Incorporer la magie dans l’optique d’un renversement du système patriarcal, capitaliste et colonial, ne me paraît pas du tout délirant, vu la tâche à laquelle on s’attelle.

Malgré tout, avec le temps j’ai eu de plus en plus de honte à en parler (encore la honte, justement !) : plusieurs fois je me suis dit que que c’était vraiment indécent de parler de rituels alors que dehors, des jeunes sont tabassés par la police. Certain.e.s voient la spiritualité comme une forme de divertissement ou de luxe de la pensée, réservée aux personnes blanches et privilégiées. Cette critique se porte sur une forme très dépolitisée de ce que peut être la spiritualité et si je l’entends, je ne pense pas que ce soit une raison pour ne parler de spiritualité du tout. Je crois aussi qu’il faut arrêter de ramener l’existence des personnes racisées uniquement à une expérience de haine et de violence comme si nous n’étions pas sensibles à la spiritualité. Oui, nos vies sont marquées à plein d’échelles par des injustices systémiques mais nous avons aussi des vies intérieures riches et profondes. Cette idée qu’on aurait pas de rituels ou que la spiritualité serait une activité de personnes privilégiées et blanc.he.s, cela contribue encore une fois à invisibiliser toutes les pratiques spirituelles existant dans les communautés de personnes non-blanches et/ou non-privilégiées.

Pour terminer cette interview, quelle est ta perspective sur la suite pour les mouvements écoféministes, de quoi auraient-ils besoin pour se renforcer, se déployer et continuer à pratiquer ces formes de lutte, de soin, de guérison?

Selon moi c’est entre autres de créer des lieux, des refuges politiques pour sortir de la spirale urbaine. Ça ne veut pas dire se connecter avec la forêt ou faire de la permaculture et se dire que c’est super, mais ça implique de vivre des expériences communautaires qu’on politise, se réapproprier des savoirs comme la construction et pouvoir se dire : « Ok, cet endroit il est à nous, on l’a fait de nos mains ». Je crois vraiment à ça, profondément, à condition de permettre à des personnes qui en ont été dépossédées d’y accéder, car beaucoup de gens qui ont grandi dans les banlieues par exemple se sont interdit d’imaginer vivre ailleurs. C’est mon cas : ayant grandi en banlieue, quand on me parlait de milieux alternatifs, je pensais sincèrement que ça n’existait pas, et je ne suis pas la seule dans ce cas. Tous les mouvements dont on parle, les manifestations pour le climat et autres, ça apparait pour plein de gens comme des choses déconnectées de leur réalité, qui ne peuvent pas exister. Et donc quand je vois mon parcours, j’ai à coeur de construire des lieux, des autres possibles, parce que je crois intimement que c’est faisable. Et ça, ce serait une belle manière de converger, de proposer des espace de discussion, des espaces militants pour vivre autrement la lutte que pendant une visioconférence à Paris entre 18 et 19h.

1L’animalisme est un courant philosophique et politique qui soutient que les animaux non humains sont des êtres sensibles capables de souffrir, et par-là même dignes de considération morale de la part des êtres humains.

2Ce terme désigne globalement les personnes victimes de racisme, du fait de leur appartenance supposée à une minorité raciale et/ou perçues comme n’étant pas blanches.

3Le transféminisme est « un mouvement fait par, et pour, les femmes trans qui voient leur libération comme devant être intrinsèquement liée à la libération de toutes les femmes, et au-delà » (Article Wikipedia)

4Voir à ce sujet la carte blanche collective « avec les écoféminismes, se projeter autrement dans l’après-Covid » publiée en mai 2020

5Voir notamment le texte de Juliet Drouar , «Femme» n’est pas le principal sujet du féminisme, qui propose d’établir le terme de « sexisé.e » pour désigner les groupes de personnes structurellement opprimées par le sexisme et le patriarcat, qu’elles soient intersexes, trans, lesbiennes, gays, bi.e.s, femmes,…

6Voir notamment l’enquête de Reporterre et de Médiapart sur la vaste entreprise de surveillance des militant.e.s engagées dans la lutte antinucléaire à Bure.